
France
Avec la fin des conflits de décolonisation en Afrique et dès l'aube des années 1960, la France a prévu des opérations extérieures -communément appelées OPEX- qui s'appuient sur un double principe : défendre l'Hexagone, ses ressortissants et ses intérêts d'un côté, répondre aux accords de défense conclus avec des pays (gouvernements serait plus juste) amis.
Ce serait une Lapalissade de préciser qu'en politique et en relations internationales, le grand stimulant et l'objectif final des interventions sous mandat national, demeurent invariablement l'intérêt. Personne ne s'en cache, même si par "décence", on ne le met pas de l'avant, lui préférant les prétextes et les subterfuges souvent justifiables de défense de la démocratie, des droits de l'Homme...bref ; de valeurs universelles. Ce qui n'est pas (toujours) le cas des opérations mandatées par l'ONU.
En près de 55 ans, les OPEX de la France s'élèvent à plus de 130 campagnes dont la quasi-totalité en Afrique.
Rarement dans le cadre d'une décision onusienne, de l'OTAN ou de l'Union européenne, elles varient de nature, de puissance et d'objectifs, qu'ils soient déclarés ou occultes.
Du Tchad, premier théâtre d'une intense OPEX (Limousin 1969 - 1971), au Mali, de la Mauritanie au Rwanda, de la République démocratique du Congo à la Libye, elles se sont accrues à partir du milieu des années 1990 pour atteindre leur apogée avec l'avènement du troisième millénaire qui a coïncidé avec l'élaboration d'un nouveau concept anticipatif ("Défense en avant") qui consiste à préparer à l'avance des contingents et une force de feu capables d'être engagés sinon immédiatement, du moins le plus vite possible, dans les zones à investir.
L'opération Sangaris en République Centrafricaine (5 décembre 2013 - 31 octobre 2016), l'une des plus controversées, en fait partie.
-Convoitises
Sans être le plus riche des pays africains, la Centrafrique en est l'un des plus nantis, notamment en ressources minières très variées qui, de surcroît, ne sont pas toutes exploitées, ce qui lui laisse des réserves fort appréciables pour l'avenir.
De l'or en abondance, du diamant d'une qualité rare et prisée (parmi les quatre meilleures au monde), de l'uranium, du pétrole, du cuivre... Mais également un potentiel forestier et agricole (logiquement) largement suffisant pour mettre à l'abri de la faim et de la pauvreté les quelques 5 millions d'habitants (statistiques estimatives de 2017) qu'elle compte.
Ses richesses et ses immenses possibilités en ont fait l'objet de toutes les convoitises de pays limitrophes ainsi que d'autres plus lointains (la France surtout) qui se les disputaient par ethnies et responsables locaux interposés.
Les conflits internes qui tournent fréquemment en affrontements, notamment entre Selekas, et anti- Balakas (à majortié chrétienne), les massacres perpétrés par ces derniers contre plusieurs centaines de civils musulmans, les incessants déplacements de populations qui s'ensuivent, la déliquescence multidimensionnelle de l'Etat et multitude d'autres facteurs ont rendu la Centrafrique vulnérable et incapable d'instaurer la paix, la stabilité et la protection de son territoire, sans une aide militaire étrangère, d'où les différentes décisions de l'ONU d'y envoyer des Casques Bleus.
Menacé par la rébellion des Selekas menés par Michel Djotodia, c'est dans ces conditions, somme toute récurrentes, que le président François Bozizé lançait, fin décembre 2012, un appel à l'aide à François Hollande et à Barack Obama.
Ce dernier, loin d'être va-t-en en guerre, fera la sourde oreille, imité par le premier, trop occupé par les derniers préparatifs à l'OPEX Serval contre les groupes terroristes armés au nord du Mali.
En plus, Hollande sous-estimait l'ampleur de l'armement des Selekas et croyait peut être encore aux négociations de paix menées sous l'égide de la Communauté économique des Etats de l'Afrique Centrale (CEEAC) auxquelles il poussait Bozizé jusqu'au 31 décembre.
Vite, les accords de cessez-le-feu de Libreville (11 janvier 2013) s'avéreront fragiles et éphémères; Bozizé est chassé du pouvoir et du pays le 24 mars 2013. Djotodia devient président de la Centrafrique. Paris, la tête tournée vers le Mali où Serval battait son plein, n'apprécie pas mais ronge son frein.
-Témoignages accablants
Le nouveau président et le tout récent Conseil national de la transition, tentent vainement d'enrayer la violence, les tueries et les tueries en représailles que se livrent régulièrement Selekas -ex-rebelles- et anti-Balakas, comités d'auto-défense aux pratiques de milices, et dont la majorité des victimes sont des civils musulmans.
Les déplacements se multiplient dans les provinces et même à Bangui, la capitale, où le chaos s'installe.
Avec l'accord de l'ONU et l'aval de l'Afrique, la France déclenche le 5 décembre Sangaris, une OPEX qu'elle voulait politiquement "jolie" et de courte durée, exactement à l'image du Cymothoe Sangaris, le beau papillon africain auquel on a emprunté le nom.
François Hollande annonçait une mission de six mois maximum. Elle en durera six fois plus, soit presque trois ans, coûtera 500 millions d'Euros, laissera des zones d'ombre et entachera l'honneur de l'armée française, sans apporter la paix et la stabilité pour lesquelles elle s'est engagée.
Sangaris qui consistait, entre autres objectifs, à désarmer les groupes armés, a été marquée dès les premières semaines par un "favoritisme" étonnant et révoltant puisque d'un côté, on affichait du zèle et de l'autre un relâchement des plus douteux.
Sur le terrain, cela s'est traduit par la montée en puissance et en exactions des anti-Balakas qui ont gardé leurs armes assez longtemps pour lyncher, piller et déplacer par dizaines de milliers la population musulmane.
L'exemple de Bangui où cette dernière ne comptait plus que 9000 habitants alors qu'elle était estimée à 145.000 (chiffres onusiens), est plus qu'édifiant. Il faut dire que les anti-Balakas se sont vu pousser des ailes avec la démission à laquelle la CEEAC -menée par N'Djamena et poussée par Paris qui ne s'en cachait pas- a contraint Djotodia, un mois et cinq jours après le déclenchement de l'OPEX.
Pour ne citer que Laurent Fabius, ministre français des A.E à l'époque, il déclarait le 4 décembre devant la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée que "le président de la RCA et son Premier ministre n'avaient aucune légitimité et ne pouvaient se présenter à de futures élections...". A se demander si l'éviction de Djotodia n'était pas l'objectif primordial de Sangaris.
Début février, face à l'énormité des atrocités commises contre les musulmans et ne pouvant nier l'évidence, le Général Francisco Soriano, commandant-en-chef de l'opération, dénonçait lui-même et publiquement "des assassins, des pillards, des ennemis de la paix qui stigmatisent les populations...qu'il faut chasser en tant que des bandits hors-la-loi".
Belles paroles qui, à l'évidence, ne trouvaient pas toujours écho sur le terrain. Sinon comment expliquer la passivité manifestée, un mois plus tard, par un contingent français stationné près de Djomo, alors qu'on s'apprêtait, dix kilomètres plus loin, à assassiner une centaine de villageois musulmans désarmés ? A ce propos précisément, le directeur de la section Urgences de l'ONG Human rights watch, Peter Bouckaert, témoigne indigné : "nous les avons informés (les soldats) que des dizaines d'anti-Balakas armés avaient tué l'Imam du village et qu'ils encerclaient les habitations où se sont barricadées environ cent personnes. Ils nous ont répondu que leur mission n'était pas de s'interposer" (!?).
Cela se passerait de tout commentaire, mais il s'agissait de soldats et de non-assistance à personnes en danger...de mort. Pas reluisant pour une armée qui, de surcroît, s'est trouvée éclaboussée par de nombreuses affaires de présomption de viols sur des mineurs qu'elle avait contradictoirement pour mission de protéger.
Pas vraiment brillante cette OPEX, ni jolie comme l'est le papillon africain Cymothoe Sangaris.
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