France : L’ombre d’une "cohabitation" plane sur les élections législatives (Analyse)
- Une majorité parlementaire hostile au président viendrait compliquer la concrétisation de la plupart des promesses de campagne d’Emmanuel Macron.

Tunisia
AA / Tunis / Mourad Belhaj
Les quelque quatre législatures qui se sont succédé lors des deux décennies écoulées en France, ont vu le vainqueur des élections présidentielles, tenues quelques semaines auparavant, enchaîner avec une victoire aux législatives qui lui assurait d’entamer son mandat fort d’une majorité au Parlement.
Or, les élections législatives du 12 juin, qui verront les électeurs français se rendre aux urnes pour un premier tour, suivi d'un second le 19 juin, se révèlent serrées au point que la possibilité d’une cohabitation est devenue un des enjeux de cette campagne électorale.
Le pays étant une république semi-présidentielle, où le président de la République est élu au suffrage universel mais "son" gouvernement n’est responsable que devant l'Assemblée nationale, il est essentiel pour le président en exercice d'obtenir une majorité parlementaire afin d'éviter la cohabitation, qui viendrait compliquer la concrétisation de la plupart de ses promesses de campagne.
Selon plusieurs sondages, la coalition Nupes (Nouvelle Union populaire écologique et sociale), conduite par le parti de Jean Luc Mélenchon, La France Insoumise, avec les verts, les socialistes et les communistes, ferait la course en tête s’agissant des intentions de vote pour le premier tour.
Cela se traduira-t-il par une majorité de gauche au Parlement ? Pas nécessairement.
Les élections françaises se déroulent selon une loi électorale majoritaire à deux tours. Si aucun candidat n’obtient 50 % des suffrages dès le premier tour, ceux qui ont obtenu 12,5% des voix des inscrits accèdent au second tour.
Les centristes de Macron voudront ainsi reproduire le scénario d'avril, recueillant les voix de droite s'il s'agit d'un ballotage face à la gauche, et les voix de gauche s'il s'agit d'une confrontation avec la droite.
- Les nouveaux acteurs d’un clivage politique traditionnel
Selon un sondage Ipsos-Sopra Steria pour Radio France et France Télévisions, publié jeudi 9 juin, la coalition Nupes fait la course en tête : 28% des votants à ces élections législatives françaises voteraient dans leur circonscription pour un candidat de cette alliance.
La Nupes rassemble une majorité des sensibilités de la gauche française. Elle comprend La France insoumise de Mélenchon, fort de sa performance à la présidentielle, Europe Écologie les Verts, Génération.s, Génération Écologie, Les nouveaux Démocrates, le Parti communiste français et enfin, les socialistes.
Elle vient également de recevoir un blanc-seing de la part du Conseil d'État qui a enjoint le ministre de l'Intérieur d’inscrire, "avant le 10 juin 2022, la Nupes dans la grille des nuances des candidats aux législatives afin d’assurer une présentation sincère des résultats des scrutins" (ordonnance du 7 juin 2022).
L'étiquette politique étant librement choisie par le candidat alors que la nuance politique est attribuée par l'administration, le juge des référés du Conseil d'État a estimé que "la Nupes rassemble les principaux partis et formations politiques de gauche autour d’un programme partagé et de candidatures uniques dans l’ensemble des circonscriptions"
Et le conseil d’Etat d’ajouter que la Nupes "constitue un courant politique qui participe à la structuration du débat des élections législatives de 2022".
Ce courant politique est talonné dans les sondages par la Coalition gravitant autour du président français nouvellement élu.
Ainsi, Ensemble pour la majorité présidentielle, qui réunit le parti d’Emmanuel Macron, Renaissance (La République En Marche), le Modem de François Bayrou et Horizons de l’ancien Premier ministre Edouard Philippe, est créditée de 27% des intentions de vote, selon le même sondage Ipsos-Sopra Steria.
Le Rassemblement national de Marine Le Pen ne serait quant à lui crédité que de 19,5% des intentions de vote, soit moins que son score d'avril, alors que la droite traditionnelle représentée par les Républicains, l’UDI et Divers droite n’engrangent dans leur ensemble que 11% des intentions de vote.
Toutes les autres formations présentant des candidats à ce scrutin sont largement distancées, à l’enseigne de Reconquête d’Éric Zemmour, créditée de 6% d’avis favorables auprès des sondés.
- "Troisième tour de la présidentielle" ?
Le leader de La France insoumise avait appelé les Français, au lendemain de sa défaite au premier tour de la présidentielle, à l'"élire Premier ministre" et faire de ces élections législatives un "troisième tour de la présidentielle".
Selon les analyses d'Ipsos, 86% des électeurs de Mélenchon revoteront pour la coalition de gauche menée par le leader de La France Insoumise.
Les choses changent pour les électeurs des autres candidats à la présidentielle : Fabien Roussel (communistes), Yannick Jadot (Verts) et Anne Hidalgo (socialistes), dont une partie des électeurs votera en fait pour des candidats "divers gauche", qui ne font pas partie de la Nupes, dont de nombreux frondeurs socialistes, qui sont contre l'accord avec Mélenchon.
Une partie de ces électeurs de centre-gauche, les Verts en particulier, voteront pour les candidats Macron, estimant sans doute que la coalition de gauche est trop radicale.
Selon une autre analyse, de Cluster 17 (laboratoire d’étude de l’opinion et un média d’analyse en ligne), la grande majorité de ceux qui avaient voté pour Mélenchon, 92%, devraient soutenir Nupes. 74% des électeurs du communiste Roussel feront de même, tandis que ce pourcentage baisse à 67% dans le cas de ceux qui avaient préféré l'écologiste Jadot, dont 21% préféreront Ensemble, avec des chiffres qui ne diffèrent pas de ceux des électeurs de centre-droit.
Cela suffira-t-il à installer Jean Luc Mélenchon à Matignon ? Il reviendra aux électeurs français d’en décider, alors que la polémique enfle sur le sujet, entre un président qui revendique le droit de choisir lui-même le locataire de Matignon "en regardant l’Assemblée nationale", et ceux qui soutiennent que c’est à la majorité issue des législatives que revient ce choix.
- Le tandem Macron-Mélenchon n’est pas près de voir le jour
"Aucun parti politique ne peut imposer un nom au président", a déclaré Emmanuel Macron lors d’une longue interview accordée à dix journalistes de quotidiens régionaux français.
Le président en campagne n’a pas retenu ses piques envers le leader de la France Insoumise, qui n’est pas candidat à sa réélection lors de ces législatives, déclarant :"Il est rare de gagner une élection à laquelle on ne se présente pas".
Emmanuel Macron soutient qu’au regard de la Constitution, c'est le président qui choisit le locataire de Matignon, "en regardant le Parlement", estimant qu’en cas de victoire de la coalition de gauche, celle-ci ne sera pas en mesure de lui imposer de cohabiter avec Jean-Luc Mélenchon.
Le leader de la France Insoumise n’a pas manqué de réagir à la saillie de Macron, déclarant : "C’est la majorité qui décide. Si le peuple français donne une majorité de députés, même si ça ne fait pas plaisir, on prend le chef de la coalition majoritaire".
Selon le constitutionnaliste Jean-Pierre Camby, interrogé par "TF1info", Emmanuel Macron pourrait, en théorie, nommer à Matignon une personnalité n’étant pas issue du camp majoritaire à l’Assemblée nationale.
Le professeur de Droit constitutionnel explique, néanmoins, que cela exposerait le président à une crise politique puisque la majorité voterait alors une motion de censure, poussant le gouvernement à remettre sa démission.
Jean-Luc Mélenchon ayant été désigné chef de la majorité par les différents membres de la nouvelle coalition de la gauche, l’usage voudrait qu’il soit nommé Premier ministre.
Cette possibilité est, au demeurant, très limitée, depuis la réduction du mandat présidentiel à cinq ans (2000) et l'inversion du calendrier électoral, qui prévoit la tenue des législatives quelques semaines après la présidentielle (2007). L'objectif du législateur était, justement, d'éviter la cohabitation entre un président et un premier ministre appartenant à deux majorités politiques différentes.
La dernière cohabitation remonte en effet à 1997, alors que le mandat du président était encore de sept ans. Le président gaulliste, Jacques Chirac, qui avait dissous l’Assemblée et appelé à des élections anticipées, gouvernait alors le pays en tandem avec le premier ministre socialiste Lionel Jospin, alors chef de la majorité issue des élections.
Ce fut une expérience de cohabitation très compliquée qui a conduit les socialistes à légiférer sur la réduction du mandat et le président à convoquer un référendum populaire qui a confirmé la réduction du mandat présidentiel à cinq ans.
Il n’en demeure pas moins que, si une majorité parlementaire hostile au président serait de nature à faire obstacle à la concrétisation de la plupart des promesses de campagne de Macron, celui-ci conserverait cependant des pouvoirs considérables.
Le président reste le garant de l'indépendance nationale, des orientations de la politique étrangère et de la Défense et, par le biais du référendum ou du pouvoir de dissolution de l'Assemblée nationale, il pourrait chercher à remédier aux conflits ou impasses politiques en demandant l'avis des citoyens.
Il reste, surtout, le garant de la Constitution et, de par cette prérogative, aura toutes les capacités de mettre en échec le programme porté par Jean Luc Mélenchon et défini par Macron comme "le désordre et la soumission".
- Dernier arrêt … L'hôtel de Matignon
La cohabitation n’a pas toujours réussi aux locataires de Matignon. Jacques Chirac en avait fait les frais en tant que Premier ministre de François Mitterrand (86-88), étant obligé de batailler pour marquer le territoire de ses prérogatives, surtout en matière de défense et de politique étrangère.
Cette première cohabitation avait desservi l’ancien Maire de Paris lors de la présidentielle de 1988, ce qui l’a incité en tant que chef de la majorité issue des élections de 1993, à proposer le nom d’Edouard Balladur comme Premier ministre.
Cette deuxième cohabitation n’a pas non plus réussi à Balladur, candidat malheureux aux élections présidentielles de 1995, après lesquelles il s’est retrouvé isolé au sein de son propre camp par les partisans du nouveau président, Jacques Chirac.
C’est la troisième cohabitation qui a eu un aboutissement des plus spectaculaires, avec un Lionel Jospin Premier ministre socialiste désigné de la majorité issue des élections de 1997. Celui-ci, usé par son passage à Matignon, s’était vu éliminé dès le premier tour de l’élection présidentielle de 2002, qui avait porté le candidat de l’extrême droite, Jean-Marie Le Pen à être "écrasé" par Chirac au deuxième tour, avec 82,21 % des suffrages exprimés.
Lionel Jospin avait alors décidé de quitter définitivement la vie politique !