L’économie canadienne en 2022 ou les paradoxes d’une forte inflation et d’un chômage au plus bas (Analyse)*
- Si le chômage a atteint un creux historique et la pénurie de main d’œuvre a atteint un pic, l’inflation, quant à elle, poursuit sa montée vertigineuse.

Canada
AA / Montréal / Hatem Kattou
Après près de deux ans de confinement, l’économie du Canada, pays du G7, connaît une relance certaine, marquée par une baisse historique du taux de chômage couplée à une pénurie de main d’œuvre mais marquée aussi par une spirale inflationniste, à l’instar de la majorité des pays de la planète en raison, entre autres, de facteurs géopolitiques.
- Spirale inflationniste : Une donne déterminante
Le taux d’inflation a atteint, au mois d’avril dernier le palier de 6,8%, soit le plus haut taux depuis plus de trente ans.
En poursuivant sa montée depuis plusieurs mois, le taux d’inflation a ainsi atteint un palier qui n’a jamais été atteint depuis le mois de janvier 1991, lorsque le taux d’inflation se situait à 6,9%.
La hausse de l’Indice des prix à la consommation (IPC) est motivée, essentiellement, par l’augmentation de la demande des consommateurs et les conséquences générées par les problèmes liés à la chaîne d’approvisionnement.
C’est dans ce sens que l’Agence fédérale publique « Statistique Canada » avait indiqué, dans une enquête publiée en mars dernier, que les entreprises canadiennes s’attendaient à ce que les problèmes relatifs à l’approvisionnement se maintiendront, du moins à court terme.
Ces problèmes consistant en des difficultés à acheter des produits et des fournitures, aussi bien au Canada que depuis l’étranger, ainsi que pour maintenir les stocks, ne feront qu’aggraver la situation et la spirale inflationniste poursuivra sa montée.
Il convient de noter que la Banque du Canada a, par la voie de son sous-gouverneur, Paul Beaudry, a admis avoir commis des erreurs dans son évaluation du coût de la vie, vu que l’inflation a dépassé systématiquement ses prévisions au cours de la dernière année.
Cette spirale inflationniste a poussé la Banque du Canada à adopter, pour la contrer, un remède classique, en l’occurrence, celui de la hausse de son taux directeur dans l’espoir affiché de juguler cette hausse et de casser cette vague pour éviter que cela ne s’installe dans le temps.
- Augmenter le taux directeur : Un remède classique mais-est efficace
Au terme de près de deux ans durant lesquelles la Banque du Canada n’a pas touché à son taux directeur, le maintenant à un palier assez bas avec 0,25 point, l’institution financière fédérale a dû intervenir à trois reprises depuis le début de l’année en cours pour augmenter ce taux.
Cette augmentation s’inscrit officiellement dans le cadre des efforts déployés pour tenter de réduire les impacts de la spirale inflationniste.
La dernière augmentation date du 3 juin courant lorsque la Banque du Canada a annoncé, une nouvelle hausse de 0,5 point pour voir son taux directeur atteindre les 1,5%.
Dans un argumentaire classique, la Banque indique que « l’inflation continue d’augmenter dans le monde, y compris au Canada, en grande partie sous l’effet des prix plus élevés de l’énergie et de l’alimentation ».
C’est justement dans cette optique que la Banque, et pour favoriser l’amorce d’une baisse du taux d’inflation, envisage « d’utiliser ses outils de politique monétaire pour ramener l'inflation à la cible et garder les attentes d'inflation bien ancrées ».
Toutefois, il n’est pas sûr que le seul fait de recourir à ce classique de la politique monétaire, permettra de faire baisser le taux d’inflation, au milieu des incertitudes des matchs volatils et des appréhensions des ménages, d’autant plus que nombre d’observateurs estiment que le taux directeur pourrait atteindre le palier des 3 % d’ici la fin 2022.
Et ce sont justement les ménages, qui sont entre deux feux, qui risquent de pâtir de cette augmentation.
- Les ménages canadiens : De Charybde en Scylla
Les ménages canadiens se trouvent dans une sorte d’impasse étant coincés entre le Charybde de la spirale inflationniste et le Scylla de l’augmentation du taux directeur.
En effet, la vague inflationniste, notamment, des prix de l’essence et des aliments, a provoqué des remous et des changements – certains parlent d’ajustements – des comportements des ménages et de leurs habitudes de consommation.
L’augmentation des prix a atteint pour certains produits, sur une base annuelle, les 11%.
Cette hausse des prix de l'essence a eu, selon Sohaib Shahid, directeur de l'innovation économique au « Conference Board » du Canada, « un effet en cascade sur tous les secteurs de l'économie ».
L’explication est simple, selon l’expert, et consiste au fait que « lorsque les prix de l'essence augmentent, les prix de toutes sortes de biens augmentent parce que les choses que nous achetons dans notre vie quotidienne doivent être produites et expédiées, ce qui nécessite une consommation d'énergie ».
Pour ce qui est des produits alimentaires, « Statistique Canada » avait indiqué que « les Canadiens ont payé 9,7 % de plus en avril pour les aliments achetés en magasin comparativement à avril 2021 ».
L’autre revers de la médaille est, comme mentionné plus haut, celui de l’augmentation du taux directeur de la Banque du Canada ce qui a eu un impact immédiat sur l’augmentation des autres taux, notamment, ceux des prêts hypothécaires.
Cette configuration pourrait déboucher selon certains sur une l’explosion de la bulle spéculative qui sévit dans la sphère de l’immobilier depuis près de deux ans, notamment dans les grandes villes du pays.
Mieux – ou pire encore, cette situation pourrait mettre en difficulté nombre de ménages qui ne seront plus en mesure d’honorer leurs engagements auprès des banques et seront contraints de céder leurs demeures, compte tenu de leur taux d’endettement voire de surendettement pour certains.
Cette situation alarmante a poussé la Banque du Canada, dans une déclaration inédite, à tirer la sonnette d’alarme et à faire part publiquement de ses craintes.
L’institution fédérale a souligné que « les hauts niveaux d'endettement des ménages et les prix élevés des logements représentent des risques clés au système financier canadien ».
En effet, le 8 juin courant, la Banque est allée jusqu’à relever que les Canadiens « ont été plus nombreux à souscrire des prêts hypothécaires importants par rapport à leur revenu et à opter pour des prêts à taux variables et des périodes d’amortissement plus longues » dans les deux dernières années.
Elle a ajouté que « plus du quart des titulaires de prêts hypothécaires ont un ratio prêt-revenu supérieur à 450 %, signe d’un haut taux d’endettement - un niveau record », d’où le risque-clé évoqué.
Il convient de noter pour saisir l’ampleur de la situation, que selon les chiffres du mois d’avril 2022, les prix des maisons au Canada ont augmenté respectivement de 24% et de 53% par rapport au même mois des années 2021 et 2020.
Face à ces différentes donnes plus ou moins alarmantes, s’agissant de la spirale inflationniste et de l’augmentation du taux directeur avec les conséquences sur les ménages, il existe un élément qui est au vert. Il s’agit du taux de chômage historiquement bas enregistré dans le pays de l’érable.
- Un indicateur au vert : Un taux de chômage bas
S’il y a un élément qui donne satisfaction en cette conjoncture fluctuante, c'est le taux de chômage.
En effet, le taux de chômage au Canada a atteint un creux historique, en juin, pour s’établir à 5,1%, à la faveur de la création de 40 mille nouveaux emplois, le mois précédent.
Ce taux de 5,1% est selon « Statistique Canada » le plus bas historiquement depuis 1976, année où des données comparables sont devenues disponibles.
Ce taux a été possible à la faveur, entre autres, de la création de 81 mille postes dans le secteur des services, ce qui a permis de compenser la perte de 41 mille emplois, notamment, dans le secteur des biens.
« La hausse de l'emploi a été principalement attribuable à l'augmentation du travail à temps plein chez les jeunes femmes et les femmes du principal groupe d'âge actif », indique la même source.
Dans certaines provinces, à l’instar du Québec, le taux de chômage a atteint en avril dernier un creux historique de 3,9%, soit un palier jamais enregistré.
Nonobstant les détails et les données chiffrées, le fait notoire consiste à ce que le taux de chômage est au plus bas après une augmentation fulgurante au début du confinement due à la pandémie lorsque des pans entiers de l’économie canadienne étaient à l’arrêt avec des licenciements massifs.
Les prestations actuelles traduisent la bonne relance de l’économie canadienne après la levée des restrictions sanitaires et l’ouverture des frontières avec les Etats-Unis, le second géant nord-américain, avec qui le Canada réalise une grande partie de ses échanges commerciaux.
Il convient de souligner que parallèlement à cette baisse historique du taux de chômage, le pays de l’érable fait face à une pénurie de la main d’œuvre, un phénomène qui risque de devenir selon plusieurs observateurs « structurel » durant les prochaines années.
Aux fins de surmonter ce défi et de combler les pénuries, lesquelles pénuries ont un impact sur la chaîne de production, des spécialistes suggèrent d’accroître davantage le quota annuel réservé à l’immigration pour remplacer les départs à la retraite et satisfaire la croissance et l’expansion de certains secteurs de l’économie.
*Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.