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Brésil: la présidentielle à l’heure des «Fake news» et des réseaux sociaux

Lassaad Ben Ahmed  | 26.10.2018 - Mıse À Jour : 26.10.2018
Brésil: la présidentielle à l’heure des «Fake news» et des réseaux sociaux

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AA / Rio de Janeiro / Kakie Roubaud

A quelques jours du deuxième tour de la présidentielle, prévu dimanche, la guerre d’information/désinformation bat son plein au Brésil.

Une manipulation de grande échelle via WhatsApp aurait influencé le cours des élections à la veille du second tour, a révélé un grand quotidien brésilien.

Le Parti des Travailleurs, lésé, a porté plainte. Mais le tribunal électoral ne s’est pas encore prononcé. Il ne reste que 2 jours.

Les électeurs retiennent deux nombres pour cette ultime consultation électorale : le 13 pour Fernando Haddad et le 17 pour Jair Bolsonaro, deux candidats qui scelleront, dimanche 28 octobre, le destin du Brésil pour 4 ans et probablement au-delà.

Quel qu’en soit le vainqueur, l’issue de ce scrutin présidentiel risque d’être tragique, tant la dérive informationnelle est devenue incontrôlable.

Jeudi dernier, un nouveau coup de théâtre est venu déstabiliser 147 millions d’électeurs.

Le quotidien national Folha de Sao Paulo a révélé que le candidat d’extrême-droite, pro-armement et leader des sondages au nom du PSL (Parti Social Libéral) avait bénéficié de fonds d’entreprises privées pour financer une campagne de dénigrement sur internet contre son adversaire, le PT (Parti des Travailleurs).

Pour influencer des électeurs indécis et susciter des rancœurs, des entreprises géantes de la restauration rapide, de la pharmacie, du prêt-à-porter et de la location de véhicules, auraient payé la circulation en rafale de fausses informations sur les réseaux sociaux.

Selon Flavia Lefevre, avocate du droit de la consommation et membre d’une commission sur internet, ces révélations prouvent que la démocratie est en danger.

«Une organisation criminelle a été montée par des hommes d’affaires mal intentionnés dans l’idée de frauder les élections», a-t-elle indiqué.

Chaque «paquet» de milliards de messages diffamatoires distribués coûterait 12 millions de réaux (3 M €). Le Brésil est l’un des cinq premiers marchés mondiaux de WhatsApp. Début 2018, il y avait 127 millions de Brésiliens sur Facebook et 120 millions sur WhatsApp.

En août dernier, le fils de Bolsonaro de passage à Manhattan avait tiré un selfie aux côtés de Steve Bannon. Le sulfureux communicateur, ex-conseiller de Trump est le responsable du scandale de Cambridge Analytica, la société qui a utilisé des milliers d’adresses Facebook non autorisées.

Or Bolsonaro surnommé « Le Mythe » par ses partisans se présente comme le héros du ras-le-bol surfant sur la vague anti-corruption!
Il est crédité de 59% des intentions de vote. Une autre attaque massive de « fake news » contre le PT serait en cours et ce parti a porté plainte.

D’où vient le tsunami des « fake news »? Que pense l’État de l’utilisation non autorisée de numéros WhatsApp à des fins de propagande mensongère?

Quand est-ce que le tribunal électoral se prononcera-t-il ? Quid des provocations du fils de Bolsonaro: «Il suffit d’un caporal et d’un soldat pour fermer la Cour Suprême»?

«Nos 45 000 urnes électroniques sont un exemple pour beaucoup de nations en terme de justice électorale», rassure le Général Echegoyen, au nom du gouvernement actuel. Sauveront-elles ces élections brésiliennes du naufrage?

Car de l’avis des observateurs, la démocratie brésilienne, qui a fêté début octobre ses 30 premières années, est en danger.

«On est au bord de la rupture démocratique» confirme Christophe Ventura.

Pour ce chercheur de l’IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques) «Si Haddad gagne, ce sera l’instabilité, car le congrès est très fragmenté».

«Le Parti des Travailleur reste le principal parti de l’assemblée, explique-t-il avec 57 députés sur 500 et il a gagné 11 des vingt-cinq capitales. Mais il aura du mal à constituer une base parlementaire solide. Les deux grands partis du centre droit ont quasi disparu et il est entouré de 30 petits partis très hostiles. Sans parler d’une population haineuse qui n’acceptera pas la défaite», explique-t-il à Anadolu.

Tout indique pourtant que Jair Bolsonaro l’emportera. «Bolsonaro, c’est le saut dans l’inconnu confirme ce chercheur. C’est un ultra libéral autoritaire. Ultra-libéral en matière d’économie et autoritaire car il est pour la réduction des droits fondamentaux».

Bolsonaro serait le produit d’une crise économique qui ne trouve pas son issue, l’expression des aigreurs d’une population qui avait eu accès à la consommation et qui s’est vue stoppée net dans ses ambitions, une nouvelle paupérisation.

Cette population, explique-t-il, exige que la crise soit résolue. «Elle déteste les élites corrompues mais elle expie la faute sur ceux qui sont en bas. Les pauvres sont coupables d’avoir profité du système. C’est là que ça devient tragique».

La communication du candidat d’extrême droite se fait uniquement sur les réseaux sociaux avec des volontaires mobilisés pour sa cause, à l’image du patron de Havan, l’une des entreprises impliquée dans le scandale aux fake news. Des Statues de la Liberté surplombent ses magasins, une centaine.

Le groupe Facebook a annoncé avoir supprimé les 68 pages et 43 comptes qui sont le cœur du réseau d’influence électronique de Jair Bolsonaro. Mais le mal est fait !

Des passagers d’ascenseurs se regardent en coin en se demandant pour qui vote cet ennemi potentiel, des mères de famille agitent le drapeau portant le numéro 17 en échange d’un sandwich, alors que Bolsonaro exprime son machisme, des afro-descendants descendent la favela avec le tee-shirt «Je suis noir et je vote Bolsonaro» alors que Bolsonaro exprime son racisme.

Le Mythe et ses supporters ont les minorités en horreur. Moa du Katendé, un lutteur de capoeira noir de 60 ans a été tué de 16 coups de couteaux pour avoir dit qu’il votait pour le Parti des Travailleurs. La semaine suivante, un indien nommé Gaviao a été tué par balles, alors qu’il dormait.

«Lula serait coupable d’avoir promu le droit des minorités au détriment du «bon père de famille» commente Christophe Ventura.

Ces 13 dernières années, le PT avait donné la priorité aux questions de race avec les noirs et les indiens, de genre avec les femmes et les LGBT, laissant à l’extrême-gauche, la lutte contre la propriété privée avec les paysans sans-terre et les sans-abris.

Dans cette ambiance délétère, les partisans des droits de l’homme organisent la résistance. Un nouvel acte symbolique a été organisé en souvenir de Marielle Franco, la conseillère municipale de gauche, noire et LGBT assassinée en mars.

Il y a 15 jours, une plaque commémorative installée par des femmes avait été brisée en deux par des supporters du Mythe.

En réponse, 7000 nouvelles plaques ont été réalisées à prix coutant par un imprimeur de Rio, grâce au crowfunding orchestré par un journal humoristique. Mille plaques ont été tendues vers le ciel, face à l’Opera de Rio et des milliers se promènent maintenant dans le monde.

Ce sont de toutes petites lumières… Mais elles brillent de mille feux dans l’épais brouillard où le Brésil est plongé.

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