Pourquoi les accords de Sykes-Picot hantent toujours le Moyen-Orient ?*
- Signés le 16 mai 1916, après négociations entre novembre 1915 et mars 1916 entre la France et le Royaume-Uni, ces accords secrets prévoient le découpage du Proche-Orient à la fin de la guerre.

Dubai
AA/Mohamed Badine El Yattioui**
Il y a exactement 106 ans, le 16 mai 1916, anticipant la chute de l’Empire ottoman et souhaitant son dépeçage, le Royaume-Uni et la France signaient un accord secret, plus connu sous le nom d’« accords Sykes-Picot ». Les deux négociateurs ont donné leur nom à ce partage territorial. Le diplomate François Georges-Picot, qui fut consul de France à Beyrouth et au Caire, par ailleurs membre du Parti colonial, défendait l´idée d´une « Grande Syrie » sous influence française. Sir Mark Sykes, de son côté, membre du Parti conservateur souhaitait quant à lui élargir l’influence coloniale britannique dans la région. L´accord est formalisé à Londres le 16 mai 1916 par Sir Edward Grey, ministre britannique des Affaires étrangères, et Paul Cambon, ambassadeur de France. Il est aussi appelé « accord Cambon-Grey » et il respecte l'esprit de la correspondance entre McMahon et Hussein car il insiste sur la nécessité de « détacher les Arabes des Turcs en facilitant la création d'un État arabe ou d'une confédération d'États arabes », sous l'autorité du leader hachémite et de ses fils. Il est ajouté que les Arabes seront conseillés, lors d´une phase transitoire, par les Français au Nord et les Anglais, au Sud.
Le but de leurs négociations secrètes était double: le démembrement des provinces arabes de l'Empire ottoman et leur répartition entre ces deux puissances européennes. Les Arabes, principaux concernés avec les autorités ottomanes, ne sont informés qu’en 1917, du fait de la publication du texte par les bolchéviques suite à la révolution russe (le tsar était au courant).
Afin de comprendre le contexte de l´époque, il faut mentionner les échanges entre Henry McMahon et le leader hachémite et chérif de La Mecque Hussein Ben Ali, entre juillet 1915 et mars 1916. Ils ont permis à Londres “de négocier des territoires arabes au-delà de sa zone d’influence, suivant une logique de séparation ethno-religieuse. Ainsi, et en accord avec les intérêts français, Londres entendait exclure les provinces où se trouvaient des Arabes non musulmans des territoires prêts à être reconnus comme arabes et indépendants", comme l´analyse très justement Kawthar Guediri, professeur d´Histoire du Moyen-Orient à l´université de Kuala Lumpur, en Malaisie. Elle ajoute que "les deux documents ne peuvent pas être considérés hors contexte : ils résultent de dynamiques régionales antérieures à la première guerre mondiale".
La réalité géopolitique de cette époque fait, qu´avant même 1914, l’Empire ottoman, dans son ensemble, était l’enjeu d’une partition. Ses défaites en Libye et dans les Balkans, entre 1911 et 1913, sont vus par Paris et Londres comme des preuves supplémentaires de fragilité. Dès 1912, les deux puissances européennes commencent à négocier l’avenir de la Syrie. L´alliance entre Istanbul et Berlin permet à la France et au Royaume-Uni de mettre en place une stratégie de négociation, dont les objectifs étaient élaborés depuis un certain temps. L´historien Henry Laurens, professeur au Collège de France, explique très bien ce contexte particulier, auquel s´ajoutent des considérations internes à l´empire : « En 1914, les provinces arabes de l'Empire ottoman se trouvaient sous l'influence collective et multiforme des puissances européennes, auxquelles s'ajoutaient les États-Unis. Les Jeunes-Turcs, au pouvoir depuis 1908, cherchaient à se débarrasser de ces ingérences permanentes, mais au prix d'un centralisme autoritaire qui suscitait l'émergence d'un mouvement autonomiste arabe prêt à chercher des appuis chez les Européens ».
Afin de mieux remettre en perspective ces décisions, il faut préciser que cette période historique est marquée par l´appétit colonial des grandes puissances européennes, pour des raisons géostratégiques et idéologiques.
En 1916, l’accord Sykes-Picot ne se prononçait pas sur la Palestine. Il se contentait de dessiner une zone dite « internationale », regroupant les ports de Haïfa et Saint-Jean d’Acre, ainsi que Jérusalem. La “déclaration Balfour”, du 2 novembre 1917, s´en charge. Le gouvernement britannique s´engage alors à favoriser « la création d’un foyer national pour le peuple juif en Palestine ».
Les conséquences de cet accord secret sont grandes car la conférence de San Remo, en 1920, le confirme et confie des « mandats » aux Britanniques sur la Palestine, la Transjordanie et la Mésopotamie (Irak), alors que la France en reçoit sur la Syrie et le Liban.
L´universitaire libanais Joseph Maila considère que "le découpage des frontières, la légitimité des nouveaux pouvoirs et la poursuite d’une politique néocoloniale font partie du legs historique". Barah Mikail, professeur de Relations Internationales à l’Université Saint Louis de Madrid et spécialiste du Moyen-Orient, estime qu'« il est encore trop tôt pour enterrer l'héritage de Sykes-Picot », même s´il reconnait que « les frontières communautaires au Moyen-Orient sont dans une phase mouvante, comme on le voit en Irak ».
* Les opinions exprimées dans cette analyse n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.
**Dr. Mohamed Badine El Yattioui, Professeur de Relations Internationales à l´Université des Amériques de Puebla (Mexique).