AA/ Bangui/ Sylvestre Krock/ Pacome Pabandji
Cinq principaux défis attendent le Président centrafricain fraîchement élu, Faustin-Archange Touardéra, selon différents observateurs approchés par Anadolu.
Il s'agit du désarmement des milices, désignées comme les grandes responsables de la crise inter-communautaire qu'a connue le pays depuis 2013, de la réhabilitation de l'armée centrafricaine, mise sur la touche depuis trois ans, du redressement de l'économie, du retour des réfugiés et de la réconciliation nationale.
#1 Le désarmement des milices
Déclenchée par le coup d'Etat contre le Président François Bozizé en mars 2013, la crise centrafricaine avait atteint son paroxysme en décembre de la même année, avec la confrontation des Seleka, auteurs du coup d'Etat, avec les Anti-Balaka, une milice d'auto-défense.
"L'Etat étant le seul détenteur de la force coercitive, il ne saurait y avoir de paix sociale sans neutraliser toutes sortes de milices", estime dans une déclaration à Anadolu, Arona Ndiaye, enseignant de droit public à l'Université de Dakar.
"Touadera doit tout faire pour que les Chrétiens puissent se rendre dans le PK5 [enclave musulmane de Bangui] et les Musulmans dans les autres quartiers. Ça rime avec le désarmement des groupes armés qui doivent obligatoirement être démobilisés", a-t-il recommandé.
Inscrit dans les recommandations du Forum de Bangui, l'été dernier, le processus de Désarmement, Démobilisation, Réinsertion (DDR) prévoyait que les miliciens soient cantonnés, avant les élections, dans des sites où ils seront également désarmés et pris en charge. Ils pourront ensuite prétendre à une intégration dans les corps en uniforme de l'Etat. Ce programme n'a toutefois pas encore été appliqué, faute de financement. "Les choses devraient se débloquer avec l'élection d'un Président", confie à Anadolu, un conseiller de la Primature centrafricaine, souhaitant garder l'anonymat.
#2 La réhabilitation de l'armée
Officiellement cantonnés depuis 2013 dans des camps militaires, les Forces armées centrafricaines (FACA-près de 8.000 hommes) devraient "le plus rapidement possible" prendre en main la sécurisation du pays, estime dans une déclaration à Anadolu Timoléon Mbaikoua, universitaire centrafricain et candidat malheureux à la présidentielle du 30 décembre dernier.
La réhabilitation des FACA est également souhaitée par beaucoup de Centrafricains "les forces internationales, onusiennes [MINUSCA, 10.000 Casques bleus], ou françaises [Sangaris, 900 militaires] sont passives, très souvent parce qu'elle ne peuvent agir que dans la limite de leur mandat", analyse Oumar, un étudiant centrafricain, rencontré par Anadolu.
"La sécurité des Centrafricains prime tous les défis. Pour cela, l'armée doit donc retourner au travail avec des consignes bien claires. Tant qu'on ne peut pas se déplacer avec quiétude, rien ne sera possible", a déclaré à Anadolu, Narcisse Waragoua, professeur universitaire en sciences et gestion de l'environnement dans les pays en développement, à l'Université de Bangui.
Mabaikoua conditionne, toutefois, ce retour par l'encadrement, financier et logistique des FACA pour garantir leur dimension républicaine. Mal formées, accusées d'exactions à l'endroit de la population civile et d'avoir massivement rejoint les Anti-Balaka pendant la crise, "il faudrait, selon cet universitaire, que les FACA soient désormais les dignes protecteurs de l'intégrité du territoire centrafricain, mais également de l'unité de son peuple".
En outre, "Il faut que le [futur] Président Touadéra s'active internationalement pour faire annuler ou, au pire, ne pas proroger l'embargo onusien sur les armes imposé à la Centrafrique depuis le début de la crise et qui court jusqu'au 31 janvier 2017", a estimé pour sa part Arona Ndiaye.
#3 Redresser l'économie, en résorbant le chômage
Avec un PIB/habitant de 338.7 USD, la Centrafrique est, après le Burundi, le pays le plus pauvre du monde, selon le dernier rapport du Fonds Monétaire International (FMI).
"L'autre grand défi c'est l'emploi. Les jeunes sont facilement manipulables aujourd'hui justement parce qu'ils n'ont pas d'emploi pour s'occuper. Touadéra doit amener des projets de recrutement massif", selon Narcisse Waragoua.
"Avec l'élection de Touadéra, beaucoup d'hommes d'affaires attendent les signes précurseurs pour tout relancer. S'il donne un signal fort, ça redonnera confiance. Les Musulmans détiennent le monopole du commerce dans le pays, mais leur retour est conditionné par la sécurité. Cela ouvrira la voie à l'emploi pour des jeunes désoeuvrés", a estimé, dans une déclaration à Anadolu, Alain Diab, un opérateur économique libano-centrafricain.
#4 Le retour des réfugiés
C'est l'autre "grand défi sensible", selon l'Universitaire centrafricain Waragoua. "Beaucoup de maisons et de biens des centrafricains ont été détruits. Il faut s'arranger pour faire rentrer ces gens chez eux et les aider à se réinstaller", recommande-t-il.
Cette mesure est d'autant plus "urgente" qu'elle concerne des centaines de milliers de personnes. Là encore, c'est "un vaste chantier qui attendait la fin de la transition pour qu'on puisse s'y pencher", explique le conseiller de la primature centrafricaine, abordé par Anadolu.
"C'est peut-être l'un des défis les plus difficiles à relever par Touadera, en ce qu'il dépend non seulement de la volonté politique centrafricaine, mais également d'efforts de la part de l'Agence onusienne pour les réfugiés (HCR). D'autres pays africains, en meilleure situation que nous, peinent à réintégrer leurs réfugiés des années après la fin de crise" précise la même source, en rappelant le cas de 38.000 réfugiés ivoiriens de la décennie de guerre civile se trouvant encore au Libéria voisin.
Quelque 470.000 Centrafricains, Chrétiens comme Musulmans, ont quitté leur pays ces dernières années et sont réfugiés au Cameroun, au Tchad, au Congo et en République démocratique du Congo, selon le HCR. Parmi eux, 220.000 réfugiés ont fui depuis 2013. A côté de ceux-là, des dizaines de milliers de Centrafricains sont dans des camps de déplacés. A Bangui, le camp M'poko accueille encore à ce jour près de 28.000 personnes, selon des sources onusiennes, alors que le nombre de déplacés dans tout le pays était estimé à 300.000 en décembre dernier, selon le HCR.
#5 La réconciliation nationale:
Pour nombre d'observateurs, c'est une autre question "urgente" après un conflit, aux dimensions inter-communautaires, qui a fait des milliers de morts. Selon l'ONU, 417 mosquées sur les 436 que compte le pays avaient été détruites par des groupes armés ces dernières années.
Moussa Dhaffane, ancien leader de la Seleka, dit pour sa part, être "confiant" qu'avec lui [Touadera] ce sera la question de la réconciliation nationale et de la restauration de la confiance", a-t-il martelé, dans une déclaration à Anadolu.
Comme la DDR, la question figurait dans les recommandations du Forum de Bangui qui a prévu des structures devant permettre justice et réconciliation. Une Commission vérité, justice et réconciliation, relayée par des comités locaux de paix et de réconciliation, devrait être mise en place.
Un Gouvernement d'Union nationale serait, en outre, un instrument privilégié aux mains de l'ancien candidat indépendant Touadera, pour mener à bien le processus de réconciliation nationale, estiment des observateurs. Ce Gouvernement pourrait être formé à la faveur d'une majorité de députés indépendants que risquent bien de désigner les résultats des législatives, selon les mêmes sources.