AA/Tunis-Abidjan/Nadia Chahed-Fulbert Yao
Un "box d’appel", quatre téléphones portables et quelques friandises déposées sur une table. Le tout, installé à ciel ouvert prés d’une gare routière à Yopougon (Nord d’Abidjan), ainsi se présente le projet lancé, il y a près de trois ans par Marcelline Nguessan, Ivoirienne de 28 ans, titulaire d'une licence en "Criminologie".
Elle a fait ce choix après plusieurs échecs à la quête d’un emploi conforme à sa formation. Bien que ses longues journées de travail lui permettent de s’assurer des revenus décents (entre 10 et 30 dollars par jour), Marcelline "ne peut se défaire de l’amertume qui la gagne dès qu’elle se rappelle les longues années d’étude qu’elle a alignées sans que ça ne lui serve à rien".
Ali Coulibaly, 26 ans, a, quant à lui, un diplôme de technicien supérieur en transport logistique, son parcours à la recherche d’un emploi correspondant à sa formation et à ses aspirations, n’a guère été plus concluant que celui de sa compatriote.
Après plusieurs demandes d’embauche, déposées ici et là, restées depuis, lettre morte, il s’est improvisé vendeur dans une boutique de pièces détachées pour automobiles.
Le destin d’Ali et de Marcelline n'est pas unique en son genre en Côte d'Ivoire ni dans d’autres pays africains, d’ailleurs. Ils ne sont, en effet, que le reflet d’une jeunesse frappée par le chômage et le sous-emploi.
Un problème inhérent, en premier, selon des experts et Institutions spécialisées, à la qualité de l’enseignement et de la formation offerte, "en décalage avec la demande du marché de l’emploi".
La qualité défaillante de l’enseignement fourni par la majorité des Institutions scolaires et universitaires africaines, le manque voire l’absence de volet pratique dans les cursus universitaires, la prédominance des filières littéraires aux dépends de celles scientifiques et l’absence de formations appropriées dans les secteurs qui brassent le plus de main d’œuvre tel celui agricole, sont parmi les facteurs qui altèrent la compétitivité des jeunes Africains sur le marché de l’emploi, selon la Banque Mondiale (Rapport sur l'Emploi des jeunes en Afrique subsaharienne-2014) et des experts.
Se penchant sur la qualité de l’enseignement fourni dans certains pays d’Afrique, la Banque Mondiale relève à titre d'exemple dans le même Rapport que "43 % des élèves de sixième année primaire en Tanzanie et 74 % au Mozambique n’ont pas dépassé le niveau des compétences de base en «calcul» tandis que 44 % au Mozambique n’ont pas l’aptitude de "lire pour comprendre".
"Les économies africaines sont rurales à 80%, et pourtant il n’y a pas un seul lycée agricole digne de ce nom en Afrique", avait, pour sa part, alerté Dramane Haïdara, spécialiste des stratégies du développement de l’Emploi au bureau de Dakar de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) lors d'une récente rencontre dédiée à l'Emploi des jeunes en Afrique.
Des recherches menées en Tanzanie en 2011 ont montré que, sur 23 centres de formation professionnelle en zone rurale, seulement trois proposaient une formation en rapport avec le secteur agricole, indique de son côté "Perspectives Economiques pour l’Afrique" (PEA-publication conjointe de la Banque Africaine de Développement (BAD)- Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et de l'Organisation de Coopération et de Développement Économiques- OCDE, édition 2012).
Interrogé par Anadolu, Siré Sy, géo-économiste sénégalais, a, également, pointé du doigt, l’absence, dans la quasi-majorité des pays d’Afrique du Sud du Sahara de formations dans les domaines à haute employabilité tel celui agricole, soulignant que "Les formations fournies demeurent, essentiellement axées sur le secteur tertiaire, pourtant saturé en termes d'emploi".
Cette situation ne risque, malheureusement, pas de s’arranger de sitôt dans la mesure où, le nombre de jeunes et celui de diplômés sont appelés augmenteront durant les prochaines années. Onze millions de jeunes Africains devraient faire, chaque année, leur entrée sur le marché du travail au cours de la prochaine décennie (BM-Rapport 2014). Le continent devrait compter , en 2030, 12 millions de 20-24 ans avec un bagage dans le supérieur, rapporte, de son côté, PEA.
Conscients de ce problème, Bone, Tahani, Jeffrey, Kabukulu, Malama, Lilefo et Nana, des jeunes issus du Cameroun, du Mali, du Tchad ou de la RDC, ont décidé de suivre des études à l’étranger pour s’en sortir.
Rencontrés par Anadolu dans une Université tunisienne privée où ils font des études en Finance, en Technologies de la communication ou en Ingénierie, ils ont, unanimement, affirmé qu’avec de tels diplômes, ils parviendront à décrocher un "bon poste", une fois de retour au pays.
Des gouvernements ont, aussi,d’ores et déjà engagé des mesures spécifiques afin de mieux adapter la formation aux besoins du marché.
Parmi eux la Côte d’Ivoire où le taux de chômage global avoisine les 9,4% et celui des jeunes actifs (14-35 ans) de l’ordre de 13,8%.
Entre autres initiatives lancées par le gouvernement ivoirien, l’opération «une formation, mon passeport pour l’emploi» qui a brassé plus de 15 mille jeunes ainsi que des formations complémentaires qualifiantes, visant à améliorer l’employabilité de 800 chômeurs de longue date et une plateforme qui devra financer, d'ici la fin de l'année 2016, 700 projets pour l’insertion de 5880 jeunes issus de la formation professionnelle, a, récemment, indiqué le ministre ivoirien de l’Emploi, Sidi Touré.
En Ouganda ainsi qu’au Liberia, des formations ciblant des adolescentes, mêlant compétences techniques et comportementales, ont permis d’augmenter leur taux d’emploi, rapporte la BM indiquant qu'en Ouganda, le taux d’emploi des jeunes filles ayant suivi cette formation a augmenté de 32%.
Au delà des réformes de tout genre engagées par les gouvernements, il est essentiel d'impliquer davantage les jeunes dans leur propre prise en charge, estiment des experts.
Siré Sy préconise, ainsi de les initier à l'auto-entrepreneuriat tout en bousculant les mentalités qui continuent à "sacraliser l'emploi administratif salarié".