AA / Istanbul
- Manfi renforce sa position avec l'appui de sa tribu de Tobrouk et Aguila recourt aux notables des tribus de la Cyrénaïque
-Les partis intègrent le jeu de polarisation entre la réclamation du fédéralisme et le soutien à l'annonce de l'état d'urgence
-Le plan d'action du Conseil présidentiel pour remédier à l'impasse n'est pas encore clarifié dans l’attente d’en peaufiner les détails
Le Conseil présidentiel libyen n'a pas pris la mesure audacieuse à laquelle il faisait illusion et qui était réclamée par les protestataires dans les différentes villes du pays, à savoir, décréter l'état d'urgence et dissoudre le Parlement. Le Conseil s'est contenté de prendre une initiative aux contours flous et d'annoncer son soutien aux revendications des manifestants.
A l’opposée, Aguila Salah, président de la Chambre des députés a lancé une contre-attaque en accusant Mohamed Manfi, président du Conseil présidentiel, et son frère Sami, d'être les instigateurs des protestations qui ont provoqué l'incendie du siège du Parlement dans la ville de Tobrouk.
Aguila Salah ne s'est pas arrêté là mais a mis en garde implicitement le Conseil présidentiel d’œuvrer à le faire chuter, dans la mesure où il considère que la feuille de route avait pris fin le 22 juin dernier et qu’il a préféré d’observer le silence à ce sujet au cours de la période écoulée.
Aguila Salah considère que Manfi ne dispose pas de la compétence de dissolution des conseils législatifs ou celle de légiférer par voie de décrets et a mis en garde contre toute complication de la crise au cas où Manfi procèdera à cela.
Cette configuration ressemble plus à une partie d'échecs entre Manfi et Aguila et n'a pas encore atteint la phase de l’élimination directe, dans la mesure où chacun d’eux montre ses cartes sans pour autant les abattre pour conclure le jeu.
En effet, ni Manfi a décrété l'état d'urgence et dissous la Chambre des députés et l'ensemble des corps législatifs et exécutifs, ni Aguila n'a réclamé la mise sur pied d'un nouveau conseil présidentiel comme il l’avait fait avec Abdelhamid D’beibah, Chef du gouvernement de l’Union, bien que tous les deux (Manfi et D’beibah) aient été choisis sur la même liste.
Il ressort de la reculade du Conseil présidentiel que les protestations qui ont envahi des villes libyennes de l’est et de l’ouest n’avaient pas la force nécessaire et ne se sont pas inscrites assez dans la durée, pour lui permettre de prendre une décision catégorique à l’encontre des forces du fait accompli, nonobstant les positions internationales, en particulier celles des Etats-Unis qui formulaient des réserves à l'endroit de toute décision dans ce sens.
** Le jeu des tribus
Aguila Salah n’avait pas auparavant fait face une concurrence assez rude sur l’influence et le pouvoir à Tobrouk, d’où il est natif, à l’instar du défi que constituent Manfi et sa tribu, laquelle tribu se déploie dans la même province, frontalière avec l’Egypte.
Si Aguila est issu de la tribu des Abidet, principale tribu de l'est libyen la tribu des Mnefa à laquelle appartient Manfi a une symbolique particulière à Tobrouk et dans l'est du pays, non pas en raison du nombre de ses membres, mais pour la symbolique de Omar Mokhtar chef et icône de la Résistance libyenne contre l'occupation italienne et qui est issu de cette tribu.
Le différend entre Manfi et Salah est sur le point de s'enliser vers un conflit tribal, tout particulièrement après que la tribu des Mnefa n’ait récusé les accusations de Aguila à l'encontre de Mohamed Manfi et son frère d'être les instigateurs des manifestations qui ont provoqué l'incendie de la Chambre des députés à Tobrouk, tout en considérant les protestations comme un droit du peuple à exprimer son opinion pour rejeter les corps et structures dépourvues de légalité et de légitimité.
A l’opposée, Aguila Salah a recouru à plusieurs chefs de tribus de l’est dans la région de Labraq, relevant de la ville d’al-Baidha pour mobiliser leur soutien à sa personne et à la Chambre des députés et pour affirmer qu’il demeure le représentant de la légalité.
**Les parti politiques ont désormais leur voix au chapitre
Il est remarquable que la Chambre des députés, conduite par Aguila, a marginalisé le rôle des partis dans la vie politique, en témoigne l’interdiction qui leur est faite, en vertu de la loi électorale adoptée en 2021, de présenter des candidats aux élections législatives, selon le système de scrutin de de liste.
Toutefois, Aguila s'est rétracté récemment et il s'est réuni avec les représentants de 16 partis dans sa ville natale de Kobba relevant de Tobourk.
Les représentants des formations politiques lui ont demandé « d'adopter le système fédéral dans le draft de la prochaine Constitution en tant que solution garantissant la préservation de l'unité de la Libye », selon un porte-parole de la Chambre des députés.
Il s'agit là d’une nouvelle mesure prise pae Aguila dans le cadre de la manœuvre politique pour exercer une pression sur les parties qui réclament son départ, en particulier dans la région ouest du pays, en leur faisant miroiter qu'il optera pour le régime fédéral, qui accorde aux trois territoires (La Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan) de larges prérogatives.
De son côté, Manfi a reçu les représentant de 31 partis politiques qui ont demandé au Conseil présidentiel « d'assumer les responsabilités et les missions qui sont les siennes et d'honorer ses engagements pour organiser des élections présidentielle et législatives, en satisfaction aux appels lancés par le peuple ».
Le terme « assumer ses responsabilités » constitue une allusion assez claire adressée au président du Conseil présidentiel pour décréter l’état d’urgence et dissoudre tous les corps législatifs et exécutifs, tout en formant un cabinet réduit pour superviser les élections parallèlement à la promulgation de la Règle constitutionnelle et des lois électorales par voie de décrets présidentiels.
Ainsi, Manfi et Aguila utilisent, voire manipulent les partis comme moyens de pression, bien que la majorité de ces formations politiques n’ont pas de poids politique à prendre en considération en l’absence d’ancrage social.
** Un plan sans précipitation
Manfi a intensifié, au cours des derniers jours et semaines, ses rencontres avec les différents acteurs du paysage politique libyen, qu’il s’agisse de notables et de chefs de tribus ou de représentants des partis et des organisations de la Société civile, en plus de ses contacts avec les ambassadeurs des pays influents, voire intervenants dans le dossier libyen.
Le Conseil présidentiel avait annoncé, le 5 juillet courant, ce qu'il a appelé « un Plan d'action pour traiter l'impasse politique ». Ce plan, tel qu’annoncé, ne comporte pas de contours saillants et clairs, à l'exception du fait d'avoir mandaté Ali Ellafi, membre du Conseil présidentiel, pour mener des consultations d'urgence avec les partis politiques pour parvenir à un consensus sur les détails dudit plan.
En d'autres termes, le Conseil présidentiel n'a pas encore annoncé de feuille de route qu’après l'association de la classe politique à l'élaboration de ses détails, afin de lui faire assumer la responsabilité de sa mise en œuvre.
Le Conseil présidentiel a arrêté trois objectifs à son plan d'action. Il s'agit de la préservation de l'unité du pays en y éloignant le spectre de la guerre, de mettre fin à la scission, de renforcer et de faire prévaloir l'état de paix actuel, d’éviter l'anarchie, de réduire voire d'éliminer l'ingérence étrangère et d’inciter à l'identification d’une solution exclusivement nationale.
Le Conseil présidentiel n'a pas déterminé les mécanismes de mise en œuvre de ces objectifs mais l’élargissement des consultations avec le plus grand nombre de courants politiques influents dans le paysage libyen vise à faire murir son plan d’action avant d’entamer la phase d’exécution.
Plusieurs parties, y compris parmi celles qui soutiennent le Conseil présidentiel mettent en doute sa capacité à diriger la phase actuelle, à décréter l’état d’urgence et à mettre sur pied un cabinet réduit, d’autant plus que, depuis son installation en février 2021, il n’a pas joué de rôle de premier plan dans l’unification des institutions du pays, et en particulier, l’institution militaire.
D’beibah était parvenu à réduire et à limiter le rôle du Conseil présidentiel, notamment s’agissant du dossier de la diplomatie, qui constitué l'un des principaux segments de compétences du Conseil, en témoigne son incapacité à démettre la ministre des Affaires étrangères, Najla Mangouche.
Ainsi, l'annonce par le Conseil présidentiel de l'état d'urgence sans avoir de soutien populaire et politiques assez fort, est de nature à rendre sa décision comme une sorte de ce dans l'air, dès lors que les forces dominantes sur le terrain ne sont point disposées à se retirer du paysage politique, voire de reconnaître la compétence du Conseil présidentiel de dissoudre le Parlement et de limoger le gouvernement.
Faire chuter les forces dominantes ne sera possible qu’en présence d'une force de pression populaire plus forte, qui sera à même de les contraindre à céder le pouvoir. C'est à ce moment-là que le Conseil présidentiel pourra combler la vacance politique qui sera générée par le départ du Parlement et du gouvernement.
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