AA / Paris, France
Juste après que la France ait été la cible d'une série d'attaques terroristes cet automne, le président Emmanuel Macron a rencontré d'autres dirigeants de l'UE pour discuter de la réponse que l'Union européenne devrait apporter à cette menace.
La première réaction de Macron a consisté à promettre de protéger le droit de caricaturer le prophète Mohamed et même de projeter les caricatures controversées de Charlie Hebdo sur des bâtiments publics, répondant par-là à ce qu'il a appelé la défense de la liberté d'expression dans son pays.
Le monde est resté sous le choc après l'assassinat de deux personnes à l'arme blanche devant les anciens bureaux de l'hebdomadaire Charlie Hebdo, en septembre, la décapitation du professeur Samuel Paty en banlieue parisienne à la mi-octobre et le meurtre brutal de trois personnes à l'intérieur de la basilique Notre Dame de Nice le 29 octobre.
Ces attentats ont déclenché chez les responsables français une approche plutôt hâtive visant à "trouver un bouc émissaire" et ce sont les musulmans qui ont été pris pour cible.
Selon ses détracteurs, le gouvernement de Macron exploite la vague de violence pour intensifier sa position controversée hostile aux musulmans.
"Je ne permettrai à personne de prétendre que la France, ou son gouvernement, encourage le racisme contre les musulmans", a déclaré Macron dans une tribune parue sur le Financial Times.
Le journal avait accusé Macron de "stigmatiser les musulmans français à des fins électoralistes", ainsi que de favoriser "un environnement hostile".
Le Dr Andreas Krieg, professeur adjoint à l'École de sécurité de l'Institut d'études du Moyen-Orient du Royal College of Defence Studies du King's College de Londres, a déclaré qu'il n'était pas surpris de la polarisation dans le pays.
"Sous la présidence de Macron, la France a adopté une position radicale vis-à-vis de l'islam et de l'islamisme, au nom de la tolérance et du libéralisme", a-t-il souligné.
"La politique française en matière d'immigration, fondée sur l'assimilation plutôt que sur l'intégration, signifie que les musulmans sont contraints de s'assimiler à un courant laïque français qui ne tolère guère d'autres croyances non laïques".
Cette position conduit à la marginalisation et à l'insécurité identitaire de certains musulmans, ce qui, selon lui, est la cause première de l'extrémisme.
- Les propos controversés de Macron
La France abrite la plus grande communauté musulmane d'Europe. L'islam est la deuxième religion la plus pratiquée dans le pays après le catholicisme.
Le 2 octobre, Macron s'est exprimé sur la proposition d'un projet de loi dénonçant le séparatisme et a déclaré que l'Islam était "en crise dans le monde entier", une affirmation qui a été rejetée par les dirigeants de nombreux pays musulmans.
"C'est ce contre quoi se bat la France [...] la haine et la mort qui menacent ses enfants, jamais contre l'Islam. Nous nous opposons à l'extrémisme violent, pas à une religion", a cependant souligné Macron au Financial Times.
Ces nouvelles attaques, ainsi que le débat, remontent au massacre de Charlie Hebdo, une terreur de trois jours en janvier 2015 où douze membres de l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo ont été assassinés dans leurs bureaux par des extrémistes, en représailles à la publication de caricatures controversées sur la couverture du journal ; six autres personnes ont également été tuées dans les deux jours qui ont suivi.
La veille du début des procès pour les attentats de septembre de cette année, Charlie Hebdo a republié les mêmes caricatures provocatrices sur sa couverture.
Dans le courant du mois, un agresseur armé d'un couteau a gravement blessé quatre personnes se trouvant devant les anciens bureaux de Charlie Hebdo. L'agresseur, d'origine pakistanaise, a avoué les agressions à l'arme blanche, déclarant que ses cibles étaient les employés du magazine.
Le 16 octobre, Samuel Paty, professeur d'histoire et de géographie au collège Bois-d'Aulne à Conflans-Saint-Honorine, en banlieue parisienne, âgé de 47 ans, a été décapité par Abdoullah Anzorov, un jeune homme de 18 ans d'origine tchétchène.
Anzorov a assassiné Paty pour avoir montré des caricatures profanes du prophète Mohamed lors d'une leçon sur la liberté d'expression.
Abdallah Zekri, un responsable du Conseil français du culte musulman, a déclaré dans un communiqué que les musulmans "ne sont ni coupables ni responsables". Nous ne devrions pas avoir à nous justifier".
- Islamophobie
Des universitaires musulmans comme Khaled A. Beydoun, professeur de droit à la faculté de droit de la Wayne State University et auteur de "American Islamophobia : Understanding the Roots and Rise of Fear" ("L'islamophobie américaine : comprendre les racines et la montée de la peur"), ont considéré la position de Macron comme la négation de croyances profondément ancrées.
"Au lieu de s'occuper des inégalités systémiques et de présenter le meurtre horrible de Samuel Paty comme déviant, Macron a exploité le sombre et inextricable fond islamophobe de la France pour déclencher de nouveaux sentiments de haine contre les musulmans de France", a déclaré Beydoun.
La réaction à ce meurtre a été rapide, le ministre de l'Intérieur, Gérard Darmanin, ayant promis la plus grande répression jamais entreprise par le gouvernement contre les extrémistes présumés. Il a lancé plus de 80 enquêtes, arrêté une douzaine de suspects et fait des descentes dans les maisons. Le bureau du procureur national antiterroriste a ouvert une enquête et les autorités ont entamé la dissolution de 51 associations islamiques, notamment le Collectif contre l'islamophobie.
"Macron a méprisé l'Islam, ce qui a incité à la violence contre les musulmans en France", a déclaré Beydoun.
Et d’ajouter : "Il (Macron) a exacerbé les divisions au lieu d’utiliser son autorité pour ramener le meurtre de Paty à sa réelle dimension : l'acte ignoble d'une seule personne, et non de 6 millions de Français ".
Dans une critique récente de Bloomberg Opinion, Pankaj Mishra a affirmé que dans un monde de plus en plus multiculturel, la défense par Macron de la tradition de la caricature et sa liberté d'expression débridée signifient un choc des civilisations :
"Pour dire les choses simplement, Macron a mis en jeu la réputation de la France dans le monde en se moquant grossièrement d'un personnage vénéré par plus d'un milliard de musulmans".
Et le professeur Krieg du King's College de Londres de conclure : "Les propos de Macron ont alimenté la radicalisation des communautés qui se sentent injustement visées. Il a désigné l'Islam comme la menace la plus importante pour le "mode de vie" français, ce qui montre que l'identité française est trop étroitement définie dans les limites d'une tradition laïque et laisse des millions de musulmans français marginalisés et exclus de l'identité française".
*Traduit de l’Anglais par Mourad Belhaj