Fatma Bendhaou
20 Octobre 2021•Mise à jour: 20 Octobre 2021
AA/ Mohamed Badine El Yattioui**
L’annonce du rétablissement des relations diplomatiques entre les Etats-Unis et Cuba, par Barack Obama et Raul Castro en décembre 2014, semble bien loin. Ce qui a été vu comme un évènement historique semble avoir pris du plomb dans l´aile sous Trump mais également en ce début de mandat de Joe Biden, pourtant ancien vice-président d´Obama.
Rappelons que les mesures de rétorsion économique à l´encontre de La Havane durent depuis plus de soixante ans. Si le Président démocrate John F. Kennedy a décrété un embargo en 1962, les premières mesures de rétorsion économique ont été imposées à Cuba en 1960 par le républicain Dwight D. Eisenhower, avec la réduction des importations de sucre. Officiellement, la raison du durcissement des sanctions en 1962 fut le programme de nationalisations décidé par Fidel Castro. Les conséquences furent immédiates et immenses pour ce pays. Salim Lamrani, maître de conférences à l'université de La Réunion et spécialiste des relations entre ces deux pays, explique que “les Etats-Unis ont toujours constitué le marché naturel de Cuba. En 1959, 73 % des exportations de l’île étaient destinées au voisin du Nord et 70 % des importations en provenaient. En quelques semaines, ces échanges s’assèchent totalement”. Cuba est également exclu de l´Organisation des Etats Américains en 1962. Le motif est que la forte présence de l'URSS sur l´île et le fort soutien de Fidel Castro aux mouvements révolutionnaires dans de nombreux pays d'Amérique latine constituent des menaces pour l'unité régionale.
Cette année 1962 voit également se tenir la fameuse crise des missiles qui a mené les deux Grands de la Guerre Froide (Etats-Unis et URSS) au bord de la guerre nucléaire du fait des missiles nucléaires soviétiques pointés en direction du territoire américain depuis Cuba. Notons qu'en 1961, il y a eu une tentative d'invasion militaire de l´île par des exilés cubains soutenus par les États-Unis, “le débarquement de la baie des Cochons”. Leur objectif était de renverser le gouvernement issu de la révolution de 1959 et dirigé par Fidel Castro. L'opération se solda par un échec total.
Nous pouvons voir que durant la Guerre Froide, comme de nos jours, la volonté de sanctions à l´encontre de Cuba est transpartisane. Obama a initié un processus d’ouverture dès son premier mandat, débuté en janvier 2009, en facilitant les restrictions en matière de voyage pour les binationaux Cubano-Américains ou l’envoi de transferts d´argent. Donald Trump s´empressera d´annuler ces décisions.
En 2014, Raul Castro insistera sur le fait que la levée de l’embargo reste sa priorité car son économie est à bout de souffle depuis de nombreuses années. Malgré ce problème structurel, Cuba demeure un acteur de première importance pour la diplomatie régionale car le régime communiste a su s´adapter. Hortense Faivre d'Arcier-Flores, chercheuse à La Sorbonne (Paris, France) et spécialiste de l´Amérique latine et des Caraïbes, l´exprime clairement : “Si La Havane maintient toujours sa position anti-hégémonique, la tendance est désormais à la “realpolitik”. Tempérant son discours anti-impérialiste, elle réitère sa bonne volonté quant au dialogue et au développement de ses échanges multilatéraux”.
Un rapport des Nations Unies évaluait qu’en 60 ans, les sanctions économiques américaines avaient coûté 130 milliards de dollars à l’économie de la plus grande île des Caraïbes. Et bien avant Obama, l’administration de Richard Nixon avait entrepris des négociations secrètes, menées par Henry Kissinger, pour tenter de relancer les relations bilatérales. En 1976, l'envoi de soldats en Angola pour soutenir le régime communiste menacé fait tout annuler.
Cuba, en ce début de XXIe siècle, cherche à se rapprocher de la Chine (comme beaucoup de pays latino-américains par ailleurs). Cette dernière, en compétition permanente avec les Etats-Unis pour le leadership économique mondial, est intéressée, malgré le risque de tensions avec son concurrent.
En 2020, lors de sa campagne électorale, Joe Biden avait promis de réévaluer la politique américaine envers Cuba. Cependant, au lieu de chercher un moyen de réduire les restrictions sur les voyages et les envois de fonds vers l'île réimposées par son prédécesseur Donald Trump, l´actuel locataire de la Maison Blanche a imposé ses propres sanctions contre quatre membres du gouvernement et de la police de ce pays car le gouvernement cubain a réprimé des manifestations en juillet 2021. Christopher Sabatini, chercheur au sein du prestigieux Royal Institute of International Affairs, communément appelé Chatam House, à Londres, affirme que c'est une autre mesure inefficace, car les sanctions existantes n'avaient déjà pas réussi à empêcher les actions brutales initiales. La saga des relations Etats-Unis/Cuba continue.
* Les opinions exprimées dans cette analyse n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.
** Dr. Mohamed Badine El Yattioui, Professeur de Relations Internationales à l´Université des Amériques de Puebla (Mexique).