AA / Paris / Ümit Dönmez
Rien ne peut justifier la violence (en dehors peut-être de la légitime défense), mais il est certainement possible d'expliquer la colère et la révolte, ainsi que leurs causes et les intentions qui peuvent les motiver, les mettre en marche.
Anadolu a tendu le microphone aux habitants de Nanterre (Hauts-de-Seine) pour tenter de comprendre l'enchaînement des faits qui ont mené aux violences urbaines et aux émeutes qui ont agité la France ces derniers jours, depuis le meurtre de Nahel, un jeune homme de 17 ans, par un policier suite à un refus d'obtempérer, le mardi 27 juin 2023.
- Mardi 27 juin
Mardi 27 juin, le jour du drame qui a meurtri une famille, mais aussi de nombreux Français, la colère a explosé à Nanterre, une colère qui allait se répandre plus tard dans le reste de l'Hexagone.
Des centaines de jeunes étaient dans les rues de cette banlieue de Paris pour dénoncer le meurtre de Nahel par un membre des forces de l'ordre. Il s'agissait d'un événement, qui pour eux, était la partie visible d'un immense iceberg, ou la goutte d'eau qui a fait déborder le vase et inondé la maison, puis le quartier...
Aux alentours de 19 h 30 (UTC+2), le correspondant d'Anadolu (AA) arrive dans la ville alors que des affrontements opposent les forces de l'ordre aux jeunes en colère. Tandis que le journaliste s'approche du quartier où a lieu la tempête, un jeune homme en scooter vient à sa rencontre et lui pose les questions déterminantes : "T'es journaliste ?". Le correspondant acquiesce. Alors, le jeune homme lui demande s'il est de BFM(TV). Face à la réponse négative, il lui dit de monter sur son scooter pour qu'il l'emmène dans le quartier.
"Vois les choses de tes propres yeux. Fais-toi ta propre idée de ce qui se passe ici. Ne fais pas comme ceux de BFMTV qui jugent avant de voir, qui racontent avant de savoir, et qui font juste de la propagande", dit l'homme au journaliste avant de le déposer dans le cœur de la tornade.
À peine le correspondant d'Anadolu allume sa caméra et se met à filmer, un policier, posté à 20 mètres de lui, pointe déjà son tireur de LBD sur le visage du journaliste. Un acte pourtant illégal que le correspondant a pu constater à maintes reprises lors des manifestations contre la réforme des retraites et au cours de tant d'autres mobilisations avant celles-ci.
"Recule, recule", crie le policier. Le correspondant explique qu'il est de la presse et montre son casque portant l'insigne, mais, le policier extrêmement tendu ne veut rien savoir. "Recule, je te dis", insiste-t-il en continuant de pointer son arme. Un policier plus calme vient voir le journaliste pour lui expliquer que c'est dangereux et lui suggère de ne pas trop s'approcher des forces de l'ordre.
Le correspondant d'AA filme quelques scènes de violences et d'affrontements entre les deux parties et entend se répéter cette phrase à chaque fois qu'il filme les forces de l'ordre. "Faites gaffe les gars. Presse, presse les gars.". Une phrase qui vise à appeler les policiers à faire attention de ne rien faire de compromettant ou de dégradant pour leur image, c'est-à-dire de ne pas commettre de bavure devant les caméras et les appareils photo. Faut-il rappeler que ces violences urbaines ont débuté suite à la publication de vidéos sur les réseaux sociaux, filmées par des riverains et démentant la version policière des faits sur le meurtre de Nahel.
Le correspondant d'Anadolu cherche à interroger quelques habitants du quartier pour tenter de comprendre les motivations, émotions, sentiments ou pensées ayant mené à cette violence, mais qu'il s'agisse des jeunes révoltés ou des "anciens", personne n'accepte.
Une fois que l'objectif est baissé et que la caméra est éteinte, alors commencent les explications.
- 40 ans d'injustice et de colère
Chacun leur tour, ils font état des préjugés racistes motif le policier auteur des tirs mortels contre Nahel, comme de nombreux autres jeunes Français des classes dites "populaires" (une autre façon de dire d'origine présumée ou réelle du Maghreb ou d'Afrique subsaharienne) tués par des membres de forces de l'ordre au cours des derniers mois et années pour motif de "refus d'obtempérer", mais aussi la xénophobie au sein de certains médias (BFMTV et CNEWS étant les plus souvent nommés), ainsi que dans les systèmes politiques et judiciaires.
Interrogé par Anadolu, face à la caméra, ce mardi, les déclarations de Monsieur M., soixantenaire et habitant de la ville depuis sa tendre jeunesse, résume ces pensées.
"Les origines du problème, c'est que l'on a un enfant qui a tout juste 17 ans. Après une balle à bout portant d'un policier qui au départ a fait croire à tout le monde qu'il était en légitime défense et suite à des images qui sont parues sur les réseaux sociaux, on a découvert que le gamin avait été visé comme un animal, à bout portant, après avoir reçu des coups de crosse", résume-t-il.
"Avant, on pouvait nous raconter des histoires, on avait toujours des doutes sur les choses, comment elles se passaient lors d'arrestations. Là, on a vu de manière très claire que les déclarations du policier étaient fausses", déclare Monsieur M. ajoutant que cet événement traduit une tendance générale, avant de rappeler les exemples de Cédric Chouviat et de Michel Zecler.
"S'il n'y a pas d'images, on va nous raconter que les policiers, ils ont fait leur travail," ajoute le Nanterrois.
"C'est toujours pareil. On est dans des situations dans lesquelles, malheureusement, notre parole ne vaut rien face à celle des policiers qui sont assermentés, à qui l'on permet d'être assermentés. Et, comme dirait l'autre, ils ont la violence légitime. Donc eux, ils ont le droit d'être violents. Sauf que là, ils ont assassiné un gamin de 17 ans", déplore-t-il.
"En plus de ça, quand on entend les propos de son collègue : au lieu de dire à son collègue de se calmer, il lui dit "shoote-le"", note Monsieur M., rappelant que c'est inacceptable.
"Cela cause un drame alors que les policiers ne sont pas en danger. Je dois saluer le courage des personnes qui ont filmé. D'ailleurs, tout de suite après les faits, quand les autres policiers sont venus. Ils ont quadrillé le quartier. Le [corps du] gamin s'est trouvé au sol, dans une espèce de hall en haut. Je voyais la maman crier pour que l'on ramasse son fils et qu'on l'emmène ailleurs", se rappelle-t-il.
"Le pire, c'est d'entendre après qu'il est connu de la police. Tout le monde est connu de la police, même moi, je suis connu de la police. J'ai fait des gardes à vue à la police là-bas et à Paris aussi. Ça veut dire quoi ? Ça ne veut rien dire. On est tous connus de la police. Et, là, en l'occurrence, c'est pour légitimer le fait que l'on peut mourir dans ces circonstances-là. Ça, ce n'est pas possible. Pas avec nous. Notre génération, on connaît trop ces histoires-là. Il y a 40 ans, il y a des gens qui partaient de Lyon qui ont traversé la France pour dénoncer tout ça. Et, je rends hommage à ces gens-là. Et, nous aussi, on était à Nanterre, on avait perdu quelqu'un à la cité, on s'était mobilisé, on était allé les soutenir à Lyon", se souvient Monsieur M.
"Ils faisaient une grève de la faim contre les violences policières. Et, aujourd'hui, 40 ans après, on a l'impression que les choses n'ont pas changé", se désole-t-il. "En réaction à cette situation injuste. Il y a eu des violences dans le quartier", explique-t-il.
- Deux poids, deux mesures
Le Nanterrois poursuit en appelant les autorités à prendre leurs responsabilités pour que les choses changent.
"Le problème que l'on a en France, c'est que l'on a un syndicat de police qui s'appelle Alliance, qui parle de "nuisibles" [1]. Un nuisible, c'est un rat, c'est une puce, c'est un cafard. C'est comme ça qu'ils nous traitent. Ça, c'est pour nous remercier que nos ancêtres ont combattu pour eux dans les champs de bataille en France pour que la France ne soit pas occupée par les Allemands", explique le soixantenaire qui dénonce deux poids, deux mesures, selon les populations.
"Si l'on prend un quartier de riche, quand on parle des jeunes, on dit que "ce sont des petits garnements, ce sont des chenapans".
Quand on parle dans nos quartiers, "ce sont des voyous, ce sont des criminels, ce sont des bandes organisées". Cela me rappelle une anecdote. Un événement du côté de Versailles. Il y a des petits jeunes qui s'amusaient à crever les roues de voiture et quand ils les ont arrêtés, ils ont dit que ''c'étaient des chenapans". Les mots sont là. Pour certains utilisent tels mots, pour d'autres, on utilise tels autres mots. Pour certains, tu les criminalises et pour d'autres, on dit qu'il s'agit de bêtises", déplore Monsieur M.
Le correspondant d'Anadolu a ensuite interrogé cet "ancien" parmi les Nanterrois sur les conséquences de la réaction de colère constatée dans sa ville ainsi que dans d'autres cités de France et si cela pourra changer les attitudes des autorités étatiques, notamment judiciaires ou policières.
"J'espère que ce ne seront pas des conséquences pourries. Parce que d'après ce que j'entends, ils veulent quasiment mettre tout le monde en prison, avec une augmentation des peines", rappelle-t-il. [2]
"Au-delà de la problématique, il y a aussi des problèmes sociaux. Il y a la paupérisation des gens, il y a la misère, il y a les gens qui vivent de plus en plus mal. Le coût de la vie a augmenté et [le gouvernement] a l'impression que ça n'a pas de conséquences sur les gens dans les quartiers. Si, encore plus que dans d'autres endroits. Parce que les gens sont au chômage, le taux de familles monoparentales est élevé. Il y a les gens qui galèrent pour avoir des logements, pour avoir du travail. Il y a du racisme. Bien sûr, il y a des fois, il y a du racisme dans ce corps-là, dans ce syndicat policier Alliance aussi, il y a du racisme", déplore-t-il avant de souligner qu'il ne donne pas raison à certaines formes de violences.
"Le seul truc qui est mal, c'est peut-être ce qui s'est passé là en mettant le feu à une banque, avec des habitations, d'aller brûler des écoles, d'attaquer des commerces alors que nous, dans le quartier, on n'en a pas forcément beaucoup", explique-t-il avant de rappeler que "le calme actuel, c'est aussi suite aux interventions de la maman, de la grand-mère de Nahel et des personnes comme moi. La dernière fois, à la manifestation, on a évité qu'il y ait plus de casse", ajoute-t-il.
"Bien sûr, on n'a pas de fonction [officielle] dans la société, mais bon, on habite dans ce quartier, nos enfants grandissent là. Donc les jeunes, ils ont aussi écouté la grand-mère, la maman, les tontons, qui ont appelé au calme", rappelle-t-il.
Notes :
1. Communiqué de syndicats policiers, daté du 30 juin 2023
https://twitter.com/UNSAPOLICE/status/1674749283306749953
2. « France : Au moins 120 personnes écrouées depuis le début des émeutes », Anadolu, le 3 juillet 2023
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