Esma Ben Said
01 Novembre 2017•Mise à jour: 01 Novembre 2017
AA/France/Fawzia Azzouz
Ahmed Ben Mohamed est le père de Lahouari, ce jeune Marseillais de 17 ans, tué le 18 octobre 1980 par un policier lors d’un banal contrôle routier.
En 1987, la justice a condamné le meurtrier à 10 mois de prison dont quatre avec sursis. Bien loin de ce qu’espérait sa famille pour un crime raciste. Peu après ce verdict, le père de la victime répondait aux questions du magazine « Bilan ». Anadolu a retrouvé les archives de cet entretien.
Au fil des lignes, Ben Mohamed raconte « son chagrin et sa déception » et parle de « ce verdict qui déshonore ceux qui l’ont rendu ». Il affirme avoir très vite compris que « les hommes et les femmes qui sont amenés à rendre la justice dans ce pays, ne le peuvent pas, car ils sont prisonniers d’un climat social », faisant allusion à la pluie de crimes racistes impunis qui s’abat sur la France pendant les années 70-80.
Ce père de famille, d’origine marocaine, né en Algérie, était arrivé en France, à Marseille, au début des années 60. Un soir d’octobre 1980, Lahouari sort avec des amis du quartier. Ils montent en voiture, et se font immédiatement arrêter par des CRS, sans doute était-ce les prémices de ce qu’on appelle aujourd’hui banalement « contrôle au faciès ».
Vérification des papiers, quelques mots échangés « je sais pas si c’est le froid mais ce soir j’ai la gâchette facile », tout est en règle, les jeunes sont autorisés à repartir mais un des CRS arme son pistolet mitrailleur et tue Lahouari, assis sur la banquette arrière, pour rien, la veille de l’Aïd El Kebir.
A l’annonce du verdict, et de la peine dérisoire dont écope le meurtrier de Lahouari, la mère du jeune homme laisse exploser sa douleur et hurle devant le palais de justice d’Aix en Provence « La France nous a trahi ». Cette phrase, lâchée par une mère terrassée de douleur illustre parfaitement ce que peut ressentir tout immigré, face à une telle injustice.
Dans son interview avec le magazine « Bilan », le père de Lahouari évoquera très vite les notions d’intégration. Pour parler de la France, il dira « le pays dans lequel je vis ». Il estime que « l’intégration ce doit être quelque chose d’intelligent. (…) S’intégrer c’est rester intègre, ce n’est pas faire n’importe quoi pour être bien vu par les français (…) Moi je veux d’une intégration honnête où on m’accepte avec mes différences ».
Ces notions divisent et la différence entre la première génération d’immigrés, se dessinent. Ahmed Ben Mohamed disait des plus jeunes qu’« ils ont des certitudes et croient en leur droits » alors que leurs parents « c’est comme s’ils avaient peur de se faire remarquer en dérogeant à leurs habitudes. (…) La peur de l’expulsion doit jouer ».
En conclusion de cet entretien, un constat amer pour ce père de famille « Un arabe, quoi qu’en disent les personnes de bonne volonté, ne vaudra jamais un français. Il s’est établi une échelle de valeur depuis le colonialisme, et c’est pour cela que nous devons nous mobiliser ».
Plus de trente ans plus tard, ces notions d’intégration, d’assimilation, de racisme, et de dignité continuent d’être au centre des débats en France.