AA - Paris - Bilal Muftuoglu
Le drame des Rohingyas, un des peuples les plus persécutés au monde selon les Nations unies (ONU), ne s'arrête pas aux frontières de Birmanie, selon Sophie Ansel, auteure de ''Nous les innommables, un tabou birman'', premier livre autobiographique de cette ethnie au monde.
Dans son interview avec Anadolu, Ansel revient sur les causes à l'origine des persécutions de cette ethnie de confession musulmane en Asie du Sud-Est ainsi que l'implication des pays de la région dans leur détresse, s'appuyant sur le témoignage de Habib, un des Rohingyas qui a pu fuir la Birmanie et a fait l'état des exactions à l'encontre de son peuple.
Selon Ansel, derrière ce conflit entre les communautés bouddhiste et musulmane dans l'Etat d'Arakan en Birmanie, cache ''une grosse manipulation politique''. Face au ''sentiment indépendantiste'' des Arakans bouddhistes, les autorités birmanes cherchent à gagner leur sympathie tout en les rendant supérieurs aux musulmans, minoritaires dans la région.
En mettant en avant la religion et manipulant donc la tension communautaire qui en découle, l'autorité centrale exerce ''un contrôle sur l'Arakan qu'elle n'aurait pas s'il n'y avait que l'ethnie bouddhiste sur place'', affirme-t-elle.
''Les haines religieuses ont été attisées, ces deux communautés pouvaient très bien vivre ensemble si les autorités n'avaient poussé à un apartheid qui vise à séparer les musulmans'', ajoute Ansel.
Les Rohingyas qui cherchent alors à fuir le pays et demander asile aux pays dans la région, à l'instar de Thaïlande, Malaisie ou Bangladesh, ''se retrouvent pris au piège de trafiquants d'être humain'', tient à souligner l'écrivaine spécialiste de la Birmanie.
Les Rohingyas sont alors vendus ''comme des esclaves'' et utilisés pour le développement des pays voisins, précise Ansel.
''Au lieu des trouver des Etats où ils peuvent trouver un certain répit, leur faiblesse est utilisée, le miracle économique des pays dans la région se construit parfois sur le dos des migrants'', déplore-t-elle.
A cet égard, elle reproche aux autorités des pays dans la région d'être impliquées dans le processus du trafic humain, qui feraient souvent ''semblant de rien voir''.
Ansel souligne par ailleurs que les Rohingyas arrêtés par les autorités centrales des pays où ils demandent l'asile sont souvent revendus aux trafiquants d'être humain sous couvert de déportation.
''En migrant ils passent d'un enfer à un autre'', résume-t-elle.
''Quand ils fuient ils n'ont pas de plan, ils fuient pour survivre, une fois qu'ils arrivent dans d'autres pays ils s'ajustent au jour le jour'', poursuit Ansel.
Faute de plan, les membres de cette communauté birmane partent eux-mêmes pour chercher leur liberté, et partent plus loin encore vers l'Australie ou ailleurs, comme dans le cas de Habib.
Abordant aussi la réaction internationale contre la persécution des Rohingyas, ou son absence plutôt, Ansel reproche aux Etats occidentaux d'ouvrir le commerce avec la Birmanie et de lever les sanctions imposées contre ce pays alors que les violences étaient d'ores et déjà en cours.
L'Union européenne (UE) et les Etats-Unis ont respectivement levé leurs embargos contre la Birmanie en 2012 et 2013 pour soutenir le processus de démocratisation entrepris par le gouvernement birman.
''Les violences étaient commises à ce moment-là mais tout le monde applaudissait les démarches vers la démocratie. Il fallait dénoncer ce qui se passait dans l'Arakan'', assène l'écrivaine.
Proposant ainsi de réintroduire les sanctions contre la Birmanie, Ansel invite la communauté internationale à ''mettre le sujet des Rohingyas comme priorité'' dans leurs discussions avec ce pays.
Le drame des Rohingyas doit être un sujet prioritaire pour l'ensemble de la communauté internationale, d'après Ansel, outre la place qu'elle doit occuper dans les relations bilatérales avec la Birmanie.
''Il est important aujourd'hui que les Rohingyas soient une priorité dans les discussions internationales et qu'on n'en fasse pas juste un chapitre parmi d'autres'', insiste-t-elle.
''En attendant la Birmanie se vide de ses différences culturelles, elle va vers un état de monoreligion'', déplore encore Ansel.
L'acceptation des Rohingyas comme des réfugiés dans les pays voisins ne peut être qu'une ''solution temporaire'' pour l'écrivaine. Le plus important serait donc la ''sécurité dans le pays d'origine'' pour éviter que l'objectif des autorités birmanes se réalise, ''vider la Birmanie de tous ces Rohingyas''.
- La migration des Rohingyas, un drame récemment révélé
Depuis plusieurs semaines, environ 4000 musulmans Rohingyas du Myanmar et près de 3000 migrants du Bangladesh ont été abandonnés par les trafiquants d’êtres humains et sont bloqués sur des bateaux dérivant sur les mers de l'Asie du Sud-est avec peu d’accès à la nourriture et à l’eau.
La crise des migrants du sud-est asiatique a éclaté lorsque les autorités thaïlandaises ont découvert, début mai, les corps de 32 musulmans Rohingyas, qui auraient été illégalement introduits en Thaïlande, enterrés près d’un camp de travail clandestin dans une jungle du sud du pays.
Le gouvernement thaïlandais a alors lancé une opération de poursuite des trafiquants d’êtres humains, qui ont commencé à déplacer les migrants Rohingyas et Bengali sur des barques et les ont abandonné en pleine mer.
Environ 1.3 million de musulmans Rohingyas vivent dans des camps isolés dans l’Etat d’Arakan, dans le sud-ouest du Myanmar, où la situation a été qualifiée d’''épouvantable'' par l’ONU.
Depuis 1982, les Rohingyas ne sont plus officiellement citoyens du Myanmar. Apatride, cette minorité musulmane visée par des campagnes haineuses et privée des droits élémentaires, constitue, selon l’ONU, ''l’une des ethnies les plus persécutées du monde''.