AA/ Tunis/ Mohamed Abdellaoui
Aussitôt élu à la tête du Bénin, le nouveau président Patrice Talon s’est rendu mardi 26 avril, à Paris. Il s'agissait de son premier déplacement, en tant que président de la République, en dehors du pays. Par ce voyage, Talon a perpétué un rituel propre à l'Afrique francophone: recevoir "la bénédiction" de l'Elysée.
Avant Talon, le burkinabé Marc Christian Kaboré avait été reçu le 4 avril, soit quatre mois après son élection, par le président français François Hollande. Le centrafricain Faustin Archange Touadéra, élu le 20 février dernier, s'était, quant à lui, rendu un mois plus tard, à l'Elysée.
Pour certains observateurs politiques, cette tradition s'explique d'une part par la dépendance envers l'ancienne Métropole, des pays africains aussi bien sur le plan politique qu' économique, mais aussi par une "pression" exercée par Paris, pour garantir le respect des intérêts français sur le continent africain.
"Il y a, en premier lieu, des relations historiques très fortes entre les pays africains et la France, dues à la colonisation. Aujourd'hui encore, l’Afrique francophone se définit, comme une chasse gardée de la France. De-là, les nouveaux dirigeants sont tenus de présenter une forme de gage politique pour le respect des intérêts français», explique Lucien Pambou, professeur des sciences politiques et économiques à l'Université de Paris X et Paris IX, interviewé par Anadolu.
"Les Africains adhérant à ce système géopolitique sont réduits, à n’en être que de simples acteurs. Alors que ceux qui y résistent finissent par perdre le pouvoir", ajoute-t-il.
Pour de nombreux médias africains indépendants, les dirigeants africains ne font que "se plier" aux quatre volontés de la France, qui de son côté "tue, empoisonne et pille en Afrique", quand "elle ne soutient pas de dictature".
Le site regardsurlafrique.com qui se définit comme "un site de réflexion et de réinformation sur l'Afrique", accuse la France d'être derrière des assassinats politiques qui servent son intérêt.
Au Niger, le jour où le premier président Hamani Diori (1960-1974) a voulu vendre son uranium prisé par l’ancienne force coloniale à un autre pays, il a été déposé par un coup d’Etat militaire au cours duquel il perdit la vie, rapporte le même média, soulignant que la France était derrière cette mort.
Le nationaliste burkinabé Thomas Sankara, chef de l'État de 1983 à 1987, figure de la lutte contre le remboursement de la dette des pays africains aux anciennes forces coloniales et émetteur d’un discours historique devant l’assemblée générale de l’Organisation de l’unité africaine, a été assassiné le 15 octobre 1987 lors d'un coup d'État organisé par celui qui était considéré comme son frère, Blaise Compaoré.
Ce dernier «aurait été assisté par les services secrets français», d’après divers rapports de presse africains.
Outre son rôle de "commanditaire", selon certains observateurs, l’ancienne métropole est aussi régulièrement accusée de soutenir "des dictateurs", et de ne pas réagir quand il s'agit de ses alliés "inconditionnels", à l'instar du président tchadien Idriss Deby Itno, au pouvoir depuis 26 ans, connu pour diriger son pays d'une main de fer.
Répression, intimidations,arrestations, notamment envers les opposants et journalistes, sont affaires récurrentes au Tchad, selon l'opposition et la société civile. D'ailleurs, des romanciers et des journalistes français en ont fait les frais.
La France n'est toutefois pas montée au créneau, rappelle la presse africaine, après la récente expulsion de Ndjaména vers le Cameroun, de l’écrivain français Thomas Dietrich, après celles faites en 2006, 2007 et 2015 du Tchad, de Stéphanie Braquais, Sonia Rolley et Laurent Correau, tous journalistes français travaillant pour Radio France Internationale (RFI), média public, accusés par les autorités tchadiennes de "véhiculer des informations qui leurs sont hostiles".
Dans ces cas, "la France est contrainte de se taire ou de fermer les yeux pour éviter de heurter Idriss Deby, allié de Paris, devenu certes encombrant mais indispensable", notamment dans la lutte contre le terrorisme, commente le site makaila.fr, site d’information sur le Tchad qui se revendique indépendant.
Pour le professeur Pambou, la relation si étroite et difficilement définissable, liant la France à l'Afrique francophone, est servie entre autres, par la cellule africaine créée, en 1960, au niveau de l’Elysée pour gérer les intérêts de la France en Afrique, à travers des tuyaux et des relais diplomatiques "suspicieux."
"Les rapports France-Afrique se font aujourd'hui encore à travers cette cellule lancée par Jacques Foccart (personnage politique français central dans la création du concept de «Françafrique»). Assistées par cette structure et en vertu de clauses secrètes, les entreprises françaises captent, dit-il, les ressources et les opportunités présentées par bien des contrées africaines, à des tarifs défiant toute concurrence."
Paris se sert, de ce fait, d’un Franc CFA qui se trouve rattaché au Trésor français. D’autant que plus de dix pays de l’Afrique francophone continuent, des décennies après l’Indépendance, de déposer via leurs banques centrales 50% de leurs réserves de change au Trésor français, en vertu dudit pacte-colonial, souligne l’économiste sénégalais Sanou Mbaye, ex-fonctionnaire à la Banque africaine de développement (BAD), joint par Anadolu.
L’ensemble de ces facteurs politiques et économiques impose, du reste, auxdits dirigeants africains de continuer à évoluer sous la tutelle française, juge l’universitaire Pambou.
Réagissant aux critiques fusant de toute part quant à sa politique en Afrique, la France a, à maintes reprises, rétorqué qu’elle n’exerçait aucune tutelle sur ses anciennes colonies. Elle a en revanche signifié, à travers la presse, qu’elle restait déterminée à les aider pour plus de développement et de progrès.
Pour le Professeur Philippe Hugon, directeur de recherche, en charge de l’Afrique, à l’Institut de Recherches Internationales et Stratégiques (IRIS), basé à Paris, "le terme Françafrique, n'est aujourd'hui plus adapté dans la mesure où la France essaie, effectivement en dépit de tout, de favoriser des systèmes démocratiques sur le continent".
Toutefois, les récentes "préoccupations" exprimées par le Quai d'Orsay au sujet de la situation politico-sécuritaire tendue au Congo-Brazzaville, annoncent un "recadrage" -et donc une influence- du Quai d'Orsay, a-t-il estimé, dans un entretien téléphonique avec Anadolu,