AA/ Bujumbura/ Rénovat Ndabashinze
Devant l'insécurité grandissante au Burundi, le pays des mille collines voisin, est devenu le nouveau refuge pour les figures de l'opposition et la destination des déserteurs du régime contesté de Pierre Nkurunziza.
Ces départs à Kigali ne sont pas étrangers, selon des experts interrogés par Anadolu, à une tension particulière existant entre le Rwanda et le Burundi.
Trois départs précipités au Rwanda:
Spès-Caritas Ndironkeye, Vice-présidente de la Commission électorale indépendante burundaise, Ceni, a quitté Bujumbura, vendredi, pour Kigali, laissant une lettre de démission à son bureau disant son refus de prendre part, au sein de cette institution, à la supervision des législatives du 5 juin, refusées par l'oppostion, selon des sources au sein de la Ceni.
Bien avant elle, en début du mois de mai, le Juge Sylvère Nimpagaritse, vice-Président de la Cour constitutionnelle burundaise avait également fui au Rwanda, en refusant de valider dans le cadre de son activité dans cette instance, la constitutionnalité d'une troisième candidature du président sortant Pierre Nkurunziza.
Emprisonné en début de l'année, en rapport avec la couverture médiatique de l’assassinat des trois sœurs italiennes de Kamenge, commune à la périphérie de Bujumbura, Bob Rugurika, patron de la radio publique africaine (RPA), principale radio indépendante du pays, s'est également rendu au Rwanda voisin, vers la mi-mai, alors que le régime de Nkurunziza durcissait sa politique à l'encontre des médias privés au Burundi, selon des médias belges.
Ces personnalités viennent valider le choix de milliers de Burundais qui ont pris la fuite vers le Rwanda par peur des violences politiques, avant même que les manifestations contre une troisième candidature "inconstitutionnelle" de Pierre Nkurunziza, n'éclatent.
Le choix du Rwanda, pays limitrophe du Burundi certes, mais au même titre que la Tanzanie et la République Démocratique du Congo (RDC) est déterminé, selon Philippe Biyoya Makutu, professeur de sciences politiques à l'Université de Kinshasa, à la tension politique entre le Rwanda et le Burundi.
"Des pays comme la Tanzanie et la RDC ne sont pas suffisamment engagés dans la crise burundaise. Certes, on a des opposants comme Hussein Radjabu [cofondateur du parti présidentiel burundais, ndlr] qui ont fait le choix de l'exil tanzanien. Mais la tension particulière existant entre le Burundi et le Rwanda écarte, pour ces opposants, toute hypothèse d'extradition en direction du Burundi" a estimé Makutu, dans une déclaration à Anadolu.
Des relations tendues entre les deux pays:
Depuis le déclenchement de la crise burundaise, Kagamé s'est montré très critique de la position de sonhomologue burundais. Pendant la contestation politique à laquelle il était confronté, le régime burundais (à majorité Hutus) avait accusé des quartiers Tutsis de Bujumbura (ethnie majoritaire au Rwanda) d'entretenir les contestations qui agitent le pays depuis le 26 avril dernier.
Alors que le président rwandais avait été le seul chef d'Etat à faire le voyage à Bujumbura pour la deuxième investiture de Nkurunziza, en août 2010, les rapports entre les deux pays avaient gagné en tensions ces derniers mois, sur fond, notamment, de trois affaires:
Il s'agit d'abord d'un conflit territorial autour de la colline Sabanegwa.
De l'affaire, ensuite, des cadavres du Lac Rweru,situé entre les deux pays, et à propos desquels Bujumbura et Kigali se sont rejeté la responsabilité. En troisième lieu, vient l'assassinat de trois soeurs italiennes à Kamenge.
L'ambassadeur du Burundi accrédité à Bruxelles avait accusé des Rwandais d'être derrière ce crime, une déclaration qui a provoqué le renvoi de l’ambassadeur du Burundi de Kigali.
Jeu trouble dans les eaux burundaises:
Selon le politologue burundais Jean Salathiel Muntunutwiwe, le Rwanda ne serait pas, toutefois, "en train d'oeuvrer activement pour le changement au Burundi, quoiqu'il ne verrait pas d'un mauvais oeil le départ de Pierre Nkurunziza".
Le Rwanda défend la sécurité des Rwandais, d'autant plus qu'il pourrait avoir des informations, via ses renseignements, sur des "relations possibles" entre le Gouvernement du Burundi et les "présumés rebelles Hutus du Front Démocratique de Libération du Rwanda en provenance du Congo Kinshasa, et à ce sujet les dirigeants rwandais ne verraient pas d'un mauvais oeil un changement de dirigeants burundais", déclare à Anadolu Muntunutwiwe, enseignant au département d'histoire de l'université du Burundi.
"Par conséquent, le Rwanda ne souffle pas sur la braise de la contestation mais il essaie, par la stratégie d'endiguement, de bloquer une menace qui partirait du Burundi. La contestation du régime n'est pas l'oeuvre du Rwanda mais ce dernier profite de la situation pour essayer de retourner la situation en sa faveur" conclut le politologue.