AA/ Bangui/ Kinshasa/ Tunis/ Sylvestre Krock/ Pascal Mulegwa/ Safwene Grira
Alors qu'elle semblait avoir dépassé la phase critique, la Centrafrique est rattrapée, depuis plusieurs semaines, par ses vieux démons, de l'avis d'observateurs. Une appréhension que semble confirmer le départ de Sangaris, en dépit de la controverse qu'avait pu susciter, un moment, l'opération française dans ce pays.
Une centaine de morts ont été enregistrés depuis septembre dernier aux quatre coins du pays, d'après des sources onusiennes et sécuritaires. La présence de la Mission de l'ONU (Minusca) semble attiser la colère de la population qui l'accuse de "laxisme", alors que l'armée nationale est loin de pouvoir assurer la relève, face à un quadrillage du territoire par les groupes armés.
Le constat est d'autant plus alarmant que l'on assiste à un "phénomène d'éclatement" aussi bien géographique (les violences touchant tant le Centre que le Nord ou la capitale) que par rapport aux acteurs impliqués (groupes d'auto-défense locaux, factions de la Séléka, ancienne coalition politico-militaire au pouvoir, milice anti-Balaka opposée à celle-ci, etc.).
Cette impression est confirmée par les récents heurts meurtriers dans l'enclave musulmane de PK5 de la capitale Bangui. Ces affrontements ont opposé des groupes armés rivaux, réunis naguère, sous la même bannière.
Ces nouvelles luttes intestines sont souvent le résultat d'approches différentes développées par chacun de ces groupes pour résoudre les défis qui se posent à leur communauté, selon le vice-président de la communauté islamique centrafricaine, Amat Déléris, approché par Anadolu.
Plus généralement, le professeur de géopolitique à l'Université catholique du Congo, Christopher Tshipamba, rapproche ce "phénomène d'éclatement" de la situation qui a sévi en République démocratique du Congo (RDC), il y a plusieurs années.
"La RCA est aujourd'hui le pays le plus instable d'Afrique centrale, avec des défis majeurs à soulever dans un contexte d'activité de groupes armés rivaux qui contrôlent des zones dans le centre ou l'est du pays", résume-t-il, dans une déclaration à Anadolu.
Pourtant, une lueur d'espoir avait illuminé, pendant des mois, le quotidien des Centrafricains. Les élections générales de fin 2015-début 2016 avaient bien doté le pays d'institutions démocratiques, notamment d'un président de la République, Faustin-Archange Touadéra. La situation sécuritaire semblait plutôt maîtrisée, et l'on a eu même droit, un temps, à des déclarations de bonnes intentions de la part des leaders de groupes armés, le tout, sur fond de scènes de fraternité inter-communautaire qui égayaient les rues de Bangui.
"Tout le monde en avait marre de la guerre, et était prêt à toutes les concessions. Tous les acteurs de la crise voulaient la paix, sincèrement. Mais on s'est rendu compte, par la suite, quand il fallait se pencher sur les modalités de la paix, qu'on n'était pas toujours d'accord sur tout", a déclaré à Anadolu un ancien cadre de la transition politique qui a gouverné le pays pendant plus de 2 ans ( janvier 2014- mars 2016).
D'un autre côté, le nouveau régime dont l'avènement avait suscité beaucoup d'espoir, n'a pas encore accouché, 9 mois après son installation, de la moindre réforme, soutient l'opposition.
"Quand ils (les opposants, ndlr) disent que rien n'a été fait, moi je pense autrement. C'est vrai qu'il y a une attente forte de nos populations mais il faut savoir qu'on revient de loin", se justifiait le président Touadéra, dans une récente interview accordée à la télévision internationale TV5 Monde.
Des actes ont ainsi été posés, rappelait le président, en allusion au processus de désarmement et de démobilisation. Beaucoup de groupes armés ont adhéré à ce dispositif, un élément important participant de la pacification de la situation. Mais la défaillance structurelle des forces armées, en raison, notamment, d'un embargo international sur les armes, demeure un handicap de taille.
Du côté des observateurs, on préconise l'assainissement du climat social à travers la poursuite d'un dialogue inclusif, dans le cadre du processus de réconciliation.
"La Centrafrique est malheureusement rattrapé par ses vieux démons. Les tensions inter-communautaires et religieuses risquent de s'intensifier si le pays ne prend pas conscience de l'importance de dialoguer pour mettre fin à ses maux qui n'ont pas été réglés par la Minusca ni par l'opération française", selon Christopher Tshipamba.
Cet expert recommande également la poursuite des efforts diplomatiques avec une double visée: lever l'embargo sur les armes et mobiliser les ressources dans le cadre de la conférence des donateurs qui se tient à Bruxelles le 17 novembre.
Selon Théodore Jousso, ministre des Travaux publics et porte-parole du gouvernement, la RCA va à Bruxelles pour présenter aux partenaires internationaux les priorités du pays avec le vœu d’obtenir l’adhésion des donateurs en vue du financement du plan de Relèvement, consolidation de la paix en Centrafrique (RCPCA).
"La RCA est un pays en situation de post-conflit. Il lui faut un plan Marshall pour sa reconstruction. Des efforts sont en train d’être déployés par le gouvernement. Je fais ici allusion au travail d’assainissement des finances de l’Etat, la sécurisation des recettes publiques et bien d’autres innovations saluées par la communauté financière internationale et matérialisées par la signature en juin dernier d’un accord avec le FMI [Fonds monétaire internationale]", a-t-il déclaré à Anadolu.