AA / Dar Es Salaam (Tanzanie) / Kizito Makoye
Alors que s'élève un nuage de vapeur de la casserole, Tumaini Lucas y remue vivement un mélange d'herbes avec son saillant bâton de cuisson.
Très vite, elle couvre sa tête à l'aide d'une serviette humide posée telle une tente, afin de laisser un torrent de vapeurs inonder son visage.
La femme d'affaires âgée de 41 ans, et vivant dans la région de Mabwepande à la périphérie de Dar es Salaam, est une des nombreux habitants de la ville animée à avoir adopté des remèdes alternatifs, notamment la thérapie à la vapeur, pour lutter contre les maladies infectieuses telles que le nouveau coronavirus.
"La thérapie à la vapeur est le meilleur moyen d'éliminer les infections virales. Cela vous fait vous sentir bien et frais », explique-t-elle.
[Vidéo] La Tanzanie mise sur son remède à base de plantes pour lutter contre le coronavirus
— ANADOLU AGENCY (FR) (@aa_french) February 11, 2021
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Lucas, qui est originaire de la région du nord du Kilimandjaro en Tanzanie, ajoute que sa famille a, de tout temps, utilisé des herbes culinaires pour traiter les maladies, éliminer les infections virales et se protéger des germes.
"Ma grand-mère n'allait jamais à l'hôpital lorsqu'elle tombait malade. Elle s'en allait dans la forêt pour cueillir des herbes, les faire cuire à la vapeur pendant une demi-heure afin d'obtenir ce soulagement dont elle avait tant besoin », explique Lucas au correspondant de l'Agence Anadolu (AA).
Dans le cadre des efforts visant à lutter contre la propagation du coronavirus, le gouvernement tanzanien a exclus l'usage des médicaments conventionnels, et vante à la place l'emploi de remèdes traditionnels pour lutter contre les infections respiratoires, notamment l'inhalation de vapeur.
Le pays d'Afrique de l'Est avait enregistré 509 infections au nouveau coronavirus et 21 décès y étant liés, en mai 2020, lorsque les autorités avaient décidé de mettre fin à leur politique de dépistage. Cette décision était intervenue après que le président John Magufuli avait mis en doute l'efficacité des kits de test fabriqués en Chine, qui, selon lui, avaient donné des résultats positifs sur des échantillons prélevés sur une chèvre ainsi que sur une papaye.
- La fin des tests
La décision de Magufuli de mettre fin au dépistage a, cependant, été largement critiquée à travers le monde, notamment par les experts de la santé publique de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Centre africain pour le contrôle des maladies infectieuses, qui ont accusé le président tanzanien de promouvoir des théories du complot, sans fondement scientifique.
La thérapie à la vapeur, qui implique une concoction d'herbes infusées avec du gingembre, du citron et du neem, entre autres ingrédients, est largement promue et utilisée en Tanzanie comme remède alternatif pour lutter contre le virus hautement contagieux.
Alors qu'approximativement tous les pays du monde misent sur les vaccins pour lutter contre le virus ayant tué plus de 2 millions de personnes à l'échelle planétaire, la Tanzanie a exclus l'usage des médicaments conventionnels et promu les remèdes traditionnels, la décision de l'exécutif tanzanien suscitant ainsi un débat sur l'efficacité mais également la sécurité de ce type de remèdes.
Magufuli, qui est connu pour sa position panafricaine intransigeante, a également provoqué des critiques en jugeant que les vaccins étrangers étaient « dangereux » et en exhortant les Tanzaniens d'utiliser des remèdes naturels, parmi lesquelles figure l'inhalation de vapeur.
Le Président tanzanien n'a pas prôné le port du masque, ou la distanciation physique. Il a affirmé que Dieu avait éliminé le coronavirus en Tanzanie, s'attirant les foudres des experts de la santé publique pour avoir contredit le consensus scientifique atteint à l'échelle globale, sur les meilleures approches pour lutter contre le virus.
- Faux sentiment de sécurité
La décision d'exclure la médecine conventionnelle constitue évidemment un problème pour les experts locaux et internationaux, qui rapportent notamment que la thérapie à la vapeur peut donner un faux sentiment de sécurité aux personnes susceptibles de suivre aveuglément les instructions de leurs dirigeants.
Les scientifiques tanzaniens démystifient l'étrange théorie du président Magufuli, ceux-ci soulignant qu’elle pourrait faire plus de mal que de bien.
"L'inhalation de vapeur est, sans aucun doute, utilisée comme remède maison pour traiter le rhume et certaines infections des voies respiratoires supérieures. L'hypothèse selon laquelle elle pourrait traiter le coronavirus est erronée et tout simplement ridicule", explique Kitapondya Deus, spécialiste de la santé publique basé à Dar es Salaam.
Deus ajoute que l'inhalation de vapeur ne devrait être qu'un remède maison, mais qu'il ne devrait surtout pas être utilisée de manière conventionnelle, notamment dans les hôpitaux.
Richard Walker, professeur d’épidémiologie clinique à l’Université de Newcastle au Royaume-Uni est d’accord avec les constatations de Deus : "Les remèdes à base de plantes présentent de nombreux risques : le mélange peut être toxique ou contaminé, interagissant ainsi avec les médicaments sur ordonnance", explique le spécialiste à l'Agence Anadolu (AA).
- Puissance du neem
Mais convaincre tout le monde n'est pas toujours possible. Lucas, qui a développé une foi profonde dans le pouvoir de guérison des herbes traditionnelles et leur capacité à traiter des conditions telles que la respiration sifflante et la détresse respiratoire chez les personnes âgées, estime qu'il faut atteindre un consensus sur l'utilisation des médicaments conventionnels et des herbes traditionnelles.
"Je crois fermement au pouvoir des herbes traditionnelles. Elles ne doivent pas être utilisés avec parcimonie, elles doivent plutôt être adoptés en tant qu’un élément important d’un programme de traitement, incluant les médicaments conventionnels », explique la femme d'affaires.
Le neem, connu familièrement sous le nom de Mwarobaini en swahili, ou Mchaichai, mais également de citronnelle, est, selon Lucas, connu pour ses propriétés antimicrobiennes et antivirales et peut être le meilleur traitement contre le coronavirus.
Elle estime qu'un bain de vapeur infusé à la citronnelle a le potentiel de stimuler le système circulatoire et donc d'encourager la circulation sanguine dans le cerveau, pour se débarrasser de tout mal de tête.
"La citronnelle fonctionne si merveilleusement pour moi, elle apaise ma gorge, me décape le nez et me protège contre tout virus", ajoute-t-elle.
Pour améliorer la saveur des herbes dans le mélange, Lucas presse les citrons et hache le gingembre frais tout en les versant doucement dans une casserole d'eau bouillante.
"Le citron et le gingembre ont de fortes propriétés antivirales qui peuvent faire partir la fièvre par la transpiration, et tuer le coronavirus", note encore Lucas.
"Honnêtement, je ne comprends pas pourquoi tout le monde jette un doute sur l’efficacité des herbes traditionnelles dans le traitement des maladies modernes comme le coronavirus. Nous devons faire confiance à nos connaissances autochtones des choses », estime-t-elle.
* Traduit de l'anglais par Ümit Dönmez
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