A.A Tunis/ Slah Grichi (**)
Quand le Qatar présentait sa candidature pour l'organisation de la Coupe du monde 2022, personne -ou presque- n'aurait misé un sou sur sa victoire, face à des concurrents coriaces, comme l'Australie, le Japon, la Corée du Sud et, surtout, les États-Unis dont le maître de la campagne de lobbying n'était ni plus ni moins que l'ancien président Bill Clinton.
-Le passé éclaire le présent
L'un des plus railleurs narquois quant à cette candidature était la star des années 1970-80 Michel Platini. Moins d' un mois avant le vote par les 24 membres du Comité exécutif de la FIFA, dont il faisait partie en tant que président de l'UEFA (fédération européenne de football), la qualifiait de "loufoque" et jugeait l'idée même d'organiser un Mondial dans ce "petit État désertique, caniculaire et dénué d'infrastructure", si elle venait à se réaliser, comme "le plus grand camouflet pour le monde du foot". Il ne cachait, d'ailleurs, pas qu'il avait d'ores et déjà opté pour le dossier américain, bien que le vote soit secret.
A dix jours du scrutin et au bout d'un déjeûner à l'Elysée avec le président Nicolas Sarkozy, où il a découvert, selon ses très tardives déclarations, la présence du Premier ministre qatari et du proche collaborateur de la famille régnante, Nasser Al-Khélifi -futur patron du PSG, l'équipe chère à Sarkozy-, Platini effectuait un revirement total, spectaculaire et...ahurissant. De loufoque et de camouflet, une Coupe du monde au Qatar devenait pour l'emblématique ex-capitaine numéro 10 de la sélection française et de la prestigieuse Juventus de Turin, "une démocratisation du foot", "une inclusion nécessaire du monde arabe dans un événement universel"... L'opposant laconique s'était transformé en allié volubile qui s'ingéniait à trouver les "bons" arguments.
Nous ne nous attarderons pas sur les suspicions de corruption qui ont pesé sur lui, qui, sans l'avoir juridiquement confondu, l'ont traîné dans des enquêtes et des procès, qui lui ont valu son éviction de l'UEFA et, pire encore, la quasi-certitude de succéder à Josep Blatter, à la tête de la FIFA. C'est que le conflit d'intérêt s'est avéré, ne serait-ce qu'à travers l'engagement de son fils dans des sociétés qataries, avec des émoluments faramineux. Mais nous nous arrêterons juste sur, d'abord, l'aisance et le sans-gêne qui ont caractérisé la volte-face de cette référence footballistique, ensuite sur l'interventionnisme politique dans le sport, même si Platini a nié toute recommandation directe de Sarkozy pour qu'il accorde sa voix au Qatar. Il admettra toutefois qu'il était "clair que c'était ce qu'il voulait. On ne vous convie pas à un déjeuner avec des responsables de ce niveau, pour que vous vous opposiez à leur rêve", comme il le dira, des années plus tard. Pas bête le Platini... En tout cas, la justice française démontrera que le président français n'a pas "poussé" du côté qatari, par grandeur d'âme. Loin de là.
-Le Graët fait remonter la vase
La semaine dernière, sans que rien ne l'y obligeât, Noël Le Graët, l'octogénaire président de la fédération française de football, prenait gratuitement pour cible Zinedine Zidane que beaucoup donnaient pour successeur de Didier Deschamps, à la tête des Tricolores. "Il n'a jamais été question de le recruter... Zidane au Brésil? Je n'en ai rien à secouer... Qu'il aille chercher à entraîner qui il veut... Je ne l'aurais même pas pris au téléphone"... Des propos encore plus désobligeants et quasi-haineux, ont encore été proférés à l'encontre d'un des plus grands joueurs français de tous les temps, ancien capitaine de la sélection, Ballon d'Or, champion du monde, star incontestée de l'inégalable Real de Madrid, dont il a été l'entraîneur le plus capé, avec trois Ligues des champions d'Europe. Une îcone en France et dans l'univers du football, doublée d'un homme modeste, correct et avenant. Un vrai gentleman.
Quelle mouche a donc piqué Le Graët pour qu'il s'en prenne à lui, alors qu'il n'a jamais rien demandé, même si on le dit tenté par l'idée de coacher l'équipe de France ? Avait-il besoin de cette déferlante, pour justifier le prorogation du contrat de Didier Deschamps jusqu'à la Coupe du monde 2026, lui qui hésitait à le garder pour la Coupe d'Europe 2024 ? Par début de sénilité, peut-être ? Ou serait-ce pour "plaire" à son président Emmanuel Macron qui, après la défaite de la France en finale du Mondial du Qatar, a clairement loué, dans son "discours" aux vestiaires, le travail de Deschamps, appelant à ce qu'il continue sa tâche? Un autre contexte, mais cela nous rappelle la "collusion" Platini-Sarkozy.
Une autre similitude réside dans le revirement total du président de la fédération française qui a essuyé une véritable correction de la part de la ministre du Sport, Amélie Oudéa-Castéra, qui a dénoncé "un manque de respect honteux à une légende du sport". Hugo Lloris, le capitaine de l'équipe de France a réagi, en déclarant que "ce genre de déclarations ne rend service ni au coach ni au foot et qu'il ne faut pas diviser autour de l'équipe de France. Quant à la pépite du football hexagonal, Kylian Mbappé, il s'est insurgé contre Le Graët, occultant et son âge et sa position : "Zidane est la France...On ne manque pas de respect à une légende comme ça"... Un échantillon des réactions au tollé qu'il a provoqué. Réalisant son immense bévue, il s'est complètement rétracté, passant du déni irrespectueux aux louanges et jetant des "roses" à celui qu'il insultait, deux jours auparavant : "...mes propos ne reflètent pas pensée ni l'immense estime que j'ai pour lui...". Cela ne rappelle-t-il pas la double-position de Platini du Qatar et du Mondial 2022 ?
En tout cas le mal est fait et comme l'a si bien dit l'analyste-éditorialiste, Daniel Riolo" : "Le Graët a secoué le foot français et il a sali Deschamps. Sauf que ce dernier s'est lui même dévalorisé, en se faisant tout petit devant "son" président et donnant l'impression qu'il lui a accordé une grande faveur, en le reconduisant. Un grand entraîneur qui gère des stars ne déclare pas publiquement : "Je vais vous annoncer quelque chose qui est pour moi un grand plaisir, à savoir que MON président a décidé de me reconduire jusqu'en 2026". Les joueurs, surtout les talentueux à forte personnalité, n'aiment pas les coachs "quêteux" qui s'accrochent à leurs postes. Aussi le rapport de Deschamps à son groupe ne sera plus le même et il ne pourra plus les maîtriser. Pourvu qu'il ne succombe pas à la tentation d'amadouer une "garde rapprochée". Ce serait l'implosion. Voilà ce qu'à provoqué Le Graët...dont on ne passera sous silence, non plus, le commentaire indirectement désobligeant envers Benzema (tiens un autre Ballon d'Or et franco-algérien aussi). En effet, il s'est presque félicité de sa blessure et de son départ de Doha, à la veille du Mondial : " Qui sait, s'il était resté, Giroud n'aurait peut-être pas joué et on n'aurait pas marqué autant de buts", a-t-il déclaré. Tiens, et si le monsieur était raciste, ou plutôt arabophobe ?
Quoi qu'il en soit, que le jeune Mbappé ait osé lui répondre, criant la valeur de Zidane, cela rejaillira sur Deschamps er sur l'équipe de France. Et quand on sait que ce joueur, très talentueux mais ne manquant pas d'arrogance, avait déjà posé trois conditions de raillé au PSG pour rester (départ de Neymar, malgré le véto de Messi, recrutement du capitaine anglais Kane et engagement de Zidane qui a déjà repoussé cette proposition), on voit qu'il ne ménage personne, pas même les entraîneurs ou les présidents dont il n'est pas convaincu. Ce n'est pour plaire à personne, y compris ses coéquipiers. Décidément, il y a du "fouteux" dans le foot français.
** Slah Grichi, journaliste, ancien rédacteur en chef du journal La Presse de Tunisie
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