AA/ Londres /Michael Daventry
Une confrontation armée entre des soldats grecs et turcs sur l’île de Chypre a été une véritable éventualité en 1983, ont révélé des documents déclassifiés.
Des documents publiés à Londres démontrent que le Premier ministre grec de cette époque, Andreas Papandreou, était prêt à envoyer des soldats sur cette île divisée, de l’est de la Méditerranée, après la déclaration d’indépendance inattendue d’un Etat du nord de l’île, par la communauté turque.
Papandreou avait alors offert au chef de l’administration grecque chypriote, Spyros Kyprianou, un soutien militaire, lors d’une réunion d’urgence à Athènes, capitale grecque, quelques heures seulement après la proclamation de la République turque de Chypre du Nord (RTCN), le 15 novembre 1983.
Kyprianou s’était envolé vers Londres pour discuter de la situation avec la Première ministre britannique de l'époque, Margaret Thatcher.
Une note de service sur leur conversation figure parmi les nombreux documents du ministère britannique des Affaires étrangères qui ont été rendus publics, la semaine dernière.
«On lui [Kyprianou] a dit que s’il pensait que des soldats grecs devaient être envoyés en Chypre, et qu’il en faisait la demande, le gouvernement grec était prêt à satisfaire sa demande» a révélé la note déclassifiée.
Les inquiétudes de Thatcher
Kyprianou s’inquiétait de la possibilité que l’offre de la Grèce soit rendue publique et qu’elle ne lui attire de «grandes difficultés» qui pourraient lui coûter son poste.
«Il pourrait sembler que la Grèce est préparée à aller jusqu’au bout» indique encore la note.
«Si la nouvelle que le Premier ministre grec a offert d’envoyer des soldats à Chypre et que [Kyprianou] devait dire qu’il était en train d’étudier la proposition, [si cette nouvelle- ndlr] fuitait, il aurait pu être forcé à démissionner» révèle encore la note.
Thatcher avait, quant à elle, commenté qu’une telle action serait une «très grande décision» et que les «risques d’une intervention militaire devraient être évités».
Un Papandreou belliciste
Selon un chercheur en politique de l’Europe du Sud-est à la London School of Economics, James KerLindsay, les documents déclassifiés offrent un aperçu des évènements qui avaient suivi la Déclaration d’Indépendance chypriote-turque. Celle-ci est intervenue huit années après l’échec des négociations qui ont été décidées après le coup d’Etat grec, et l'invasion turque qui s'en était suivie.
«C’est une révélation extrêmement intéressante à propos de l’envoi potentiel de soldats grecs, mais cela ne colle pas vraiment» a estimé le chercheur britannique.
«Papandreou était belliciste, aucun doute là-dessus, mais une intervention militaire aurait été une réaction très étrange. Que voulait-il faire avec les soldats ? Reprendre le nord ou les maintenir dans le sud ?» s’est interrogé KerLindsay.
«Je pense que Kyprianou a utilisé la situation pour augmenter la pression sur Londres et les pousser à agir – ce qu’ils [autorités britanniques] faisaient clairement déjà avec un lobbying pour que la République turque de Chypre du Nord (RTCN) ne soit pas reconnue par d’autres pays.
La décision de Kyprianou de garder secrète l’offre de soutien militaire de la Grèce a peut-être empêché le déploiement de soldats grecs dans le sud de Chypre. Les troupes turques sont stationnées dans le nord de l’île depuis 1974.
«Un fort courant d’opinion en Grèce indique qu’à la suite de la réaction inadéquate du pays aux évènements de 1974, l’inaction ou l’indifférence de la part du gouvernement grec actuel ne serait pas toléré par l’opinion publique» rapporte encore la note sur la réunion entre Kyprianou et Thatcher, deux jours avant que la RTCN ne soit proclamée.
«[Kyprianou] n’a pas suggéré que les Grecs se sentaient plus fort que les Chypriotes-grecs, mais si le renversement rapide de l’action chypriote-turque n’a pas eu lieu, il était apparent de par ses [Kyprianou] discussions avec le gouvernement grec, que ceux-ci envisageaient sérieusement une rupture de leurs relations diplomatiques avec la Turquie» a ajouté la note.
Tentatives pour empêcher la reconnaissance de la RTCN
La toute nouvelle république dans le nord de Chypre avait été présentée par Rauf Denktas, le président fondateur, comme permettant d’accorder aux Chypriotes-turcs un statut égal aux Chypriotes-grecs aux négociations sur l'avenir de l'île.
Cependant, seule la Turquie avait offert une reconnaissance diplomatique à cet Etat naissant, tandis que le reste du monde s’était rallié à une rapide résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU qui avait décrit la déclaration d’indépendance comme «légalement nulle».
Les documents déclassifiés ont également révélé que plusieurs pays se préparaient à reconnaître laRTCN - un fait qui avait créé des inquiétudes au Royaume-Uni, ancienne puissance coloniale qui comptait auparavant Chypre parmi ses territoires. Ces inquiétudes ont été assez fortes pour que le Secrétaire des Affaires étrangères et du Commonwealth de l’époque, Geoffrey Howe, aille jusqu’à ordonner aux missions diplomatiques britanniques de faire pression sur six pays à majorité musulmane pour qu’ils ne reconnaissent pas le nouvel Etat.
Dans une note diplomatique adressée le 18 novembre - au lendemain de la rencontre de Kyprianou avec Thatcher - aux ambassadeurs britanniques au Pakistan, en Arabie Saoudite, en Jordanie, en Malaisie, en Libye et au Bangladesh, Howe avait ordonné aux diplomates: «A moins que vous n’estimiez que cela soit contre-productif, S'il-vous-plait approchez le gouvernement auprès duquel vous êtes accrédités, à un moment que vous considérez approprié, et encouragez-les à ne pas reconnaître la 'République turque du Chypre du Nord’.»