Bilal Müftüoğlu
15 Mars 2016•Mise à jour: 15 Mars 2016
AA - Paris - Bilal Muftuoglu
La couverture de l'attentat terroriste d'Ankara du 13 mars, avec un intérêt particulier des certains médias sur les images des morts et des scènes de violence, a soulevé le débat sur la déontologie journalistique, qui risque de varier en fonction de la géographie.
Les journaux et chaînes de télévision européens et turcs, dans une certaine mesure, ont recouru à des images particulièrement violentes dans leur couverture de l'attentat qui a fait 37 morts dans la capitale turque, contrairement à leur couverture des attentats de Paris du 13 novembre 2015. Les médias internationaux interrogés par Anadolu ont critiqué l'utilisation de ces images susceptibles de heurter le public, estimant toutefois que la presse reste moins prudente dans sa couverture des attentats qui ont lieu au Moyen-Orient que ceux survenus en Europe occidentale.
- Importance de la "dignité humaine"
Pour Marc Saikali, directeur de la chaîne d'info France 24, les médias doivent surtout veiller à garantir la dignité humaine dans leur couverture des attentats terroristes. Contrairement à des réseaux sociaux, la presse ne doit pas oublier qu'elle porte une responsabilité éthique devant ses lecteurs, a-t-il rappelé.
"Si un être humain est en situation indigne, on le montre pas, c'est-à-dire on ne montre pas des gens en train de hurler, ensanglanté, assis par terre, on ne voit pas l'intérêt", a-t-il expliqué.
France 24 détenait des images des corps de l'attentat terroriste qui a frappé la station balnéaire de Grand-Bassam en Côte d'Ivoire, qui a eu lieu le même jour que l'attentat d'Ankara, a rappelé Saikali, tout en ajoutant qu'ils ont refusé de les publier. "On n'est pas là à faire des gros plans sur des flaques de sang, on sait qu'un attentat, c'est mortel, on sait que l'attentat d'Ankara a fait 37 morts et l'attentat de Grand-Bassam a fait 16 morts", a noté le journaliste. Et d'ajouter:
"Un attentat qui a fait 37 morts, cela ne suffit pas pour expliquer c'est horrible. C'est le centre de la capitale d'un pays, on comprend que c'est horrible".
Saikali s'est également montré contre tous ceux qui arguent qu'il faut tout publier car les réseaux sociaux publieraient de toute manière les images susceptibles de heurter le public. A la différence des réseaux sociaux, ce sont les médias qui proposent l'information sans que le public en demande. "Quand vous avez envie de voir du sang, c'est une démarche personnelle d'aller dans les réseaux sociaux", a-t-il insisté.
- Un souci de promotion?
Amir Zukic, directeur de l'information de N1, chaîne d'information affiliée à CNN dans les Balkans, a souligné que leur rédaction accordait une attention particulière à la diffusion des images sensibles, notamment en cas d'attentats terroristes. "Il est lamentable de voir des médias passer outre au caractère sacré des choses et tout montrer pour attirer plus de téléspectateurs", a-t-il regretté.
Pour Fahrudin Djapo, directeur des émissions d'Al Jazeera Balkans, il faut surtout prendre en considération des proches des victimes et de ne pas contribuer ainsi à la propagande des assaillants.
- Une approche "partiale"?
L'approche des médias internationaux sur les attentats qui ont lieu en Turquie ou dans le monde musulman serait même "partiale", selon Azzam Tamimi, directeur de la chaîne arabophone Al Hiwar.
"Les médias occidentaux sont plus prudents dans leur traitement des sujets qui concernent l'actualité nationale de leurs pays car ils savent qu'ils peuvent être poursuivis en justice à cause d'une seule dépêche. Or, qui pourrait les tenir juridiquement responsables quand il s'agit des attentats qui ont lieu en Turquie, en Syrie ou en Palestine?", s'est exclamé le directeur de la chaîne basée à Londres.
Tamimi a aussi critiqué la divergence dans la description des organisateurs de ces attentats, évoquant notamment que le PKK, qui est inscrit sur la liste des organisations terroristes de l'Union européenne (UE) et des Etats-Unis, est présenté comme étant un "acteur légitime" ou des "combattants de la liberté".
Hossam Kanafani, rédacteur en chef du quotidien Al Araby, a mis en avant pour sa part, l'importance de la langue utilisée dans la couverture des attentats terroristes. "Les médias internationaux ne devraient pas hésiter à qualifier les organisateurs de ces attentats de 'terroristes' et pourraient se concentrer sur l'histoire des victimes et de leurs familles. Ils doivent montrer que ces personnes étaient innocentes et sans protection face au terrorisme", a-t-il souligné.